lundi , 24 septembre 2018
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Iggy and the Stooges

Raw Power (Deluxe Edition)

Label: Sony Legacy


DECHRONOLOGIE A propos de Raw Power, Nick Kent n’hésite pas à déclarer, dans The Dark Stuff (Naïve éditions), qu’il « aurait été le meilleur disque rock de tous les temps, le plus noir, le plus fulgurant, ne serait ce que pour son morceau titre, le parfait hommage d’Iggy, dans le plus pur style O-Mind, au grand marécage originel, matrice de toute énergie, si Iggy, Williamson, et plus tard David Bowie, n’avaient pas massacré le mixage ». Venant d’une figure aussi respectée que le journaliste britannique, il va de soi que l’avis fait loi, et, c’est sûrement jusqu’à la fin des temps que les fans se disputeront pour savoir quel est le mix ultime de Raw Power, lequel, d’Iggy ou de Bowie rend vraiment justice à cette énergie brute ? Débat de spécialistes dont on se fiche finalement pas mal, tant les huit déflagrations de l’album se suffisent à elles-mêmes, loin de tout débat sur le sexe des anges.

Alors comme cela Iggy et ses Stooges seraient les punks originels, les géniteurs de l’explosion de 77, les tables de la loi des Pistols et autres Damned ? Certes, c’est indiscutable, mais cette lourde filiation se révèle malheureusement beaucoup trop réductrice dès l’écoute du second album du gang de Détroit et plus encore à celle du troisième qui nous occupe aujourd’hui. Oui quelle injustice que de limiter les Stooges à leurs rejetons dégénérés. Combien de fans de musique sont passés à coté de ce groupe majeur, jugeant que l’intérêt d’un courant basé sur deux accords leur paraissait des plus limités. Car oui, RAW POWER contient son lot de brûlots urgents, crachés à la face du monde, à la face du glam rock naissant et du classique rock hippisant qui dominaient alors les charts, à la face des petites amies dont la beauté se fane avec l’âge (“Search and Destroy”, “Your Pretty Face is Going to Hel”l, “Raw Power” et son piano bastringue malade ou encore, dans une moindre mesure, “Shake Appeal”), soit environ la moitié du disque. Oui, sur la moitié du disque, la rage suinte par tous les pores de la gratte de Williamson, le cœur frise la tachycardie en synchrone avec la rythmique plombée mais enlevée des frères Asheton (Ron est alors passé à la basse sur cet album, « éclipsé » par le nouveau prodige de la 6-cordes dénichés par Iggy). Oui Iggy hurle, braille, crache, se débat comme un diable sur chacun de ces titres, oui le RAW POWER en habite chaque note, la rage, la violence, la frustration et la rébellion. Mais, car il y a un « mais », RAW POWER ce n’est pas que ça, et quand bien même ce serait déjà énorme….

Derrière le champ de barbelés électriques

Non, RAW POWER, c’est aussi la ballade croonée, rythmée par un piano entêtant et les riffs saillants de Williamson qu’est “Gimme Danger”, titre laid-back traversé de fulgurances de guitares. Sombre désincarné, faussement acoustique, spatial diront certains et ce n’est pas un hasard si Monster Magnet se l’appropriera note à note tant le danger semble imminent mais toujours tapis dans l’obscurité, loin, à des années lumières de la terre mais son ombre plane quand même lourdement. “I Need Somebody”, menée par la voix de bateleur d’un Iggy tout en gouaille, tient plus du blues classique, mais une fois encore mis en relief par une gratte tranchante comme l’emblématique lame de rasoir. Non content de se promener sur ces tempi opiacés ou bluesy, le groupe dégaine un chef d’œuvre généralement méconnu, lancinant, rampant comme un reptile (qui a dit un iguane ? non ici le reptile est dépourvu de pattes), comme un serpent, fascinant et dangereux, riff tournant en boucle sur quelques notes de clavier entêtantes, doucement la chanson se fraie un passage vers le cerveau. “Penetration”, susurre Iggy, oui c’est exactement ça, “Penetration”, d’abord réticent on se laisse finalement envahir jusqu’à l’estocade finale de Williamson qui vient mourir en fondu. Je vous laisse découvrir le Death Trip final, après c’est l’inconnu, derrière le champ de barbelés électriques.

Jusqu’à récemment, cet album ultime clôturait l’aventure des Stooges, la rythmique implacable des frères Asheton, malsaine, moite et suintante, la guitare tranchante, incroyablement tranchante pour un son si émoussé se tairaient pour longtemps. Iggy, quant à lui poursuivrait son petit bonhomme (qu’il est) avec plus ou moins de bonheur, touchant encore au génie en quelques occasions, ou se vautrant dans de pathétiques collaborations que les fans reconnaissants lui pardonneront toujours, à quelques punks à crête près. Puis…puis le miracle inattendu se produit, mais cela c’est une autre histoire…
Pourquoi alors remuer le riff dans la plaie en 2010, quels sadiques se cachent derrière les gens de chez Legacy Records pour venir nous rappeler que cette œuvre majeure sera malheureusement sans lendemain, jamais plus Williamson et Ron ne seront associés sur un disque. Toutes les reformations n’y feront rien, Ron s’en est allé et c’est lui qui officiait à la guitare sur The Weirdness alors maintenant… Pourquoi donc déterrer aujourd’hui cet galette plombée ? Pour le plaisir de la garnir de goodies alléchants ? Un petit bouquin de 48 pages où défilent les souvenirs d’ Henry Rollins, Brian J Bowe, Kris Needs, Tom Morello, Slash, Lou Reed, Jim Jarmusch, Cheetah Chrome, Jim Reid, Perry Farrell, Hugo Burnham et d’autres encore: cinq belles photos; une reproduction de pochette japonaise du 45T “Raw Power” / “Search and Destroy” ou encore l’inévitable DVD “Search and Destroy: Iggy & The Stooges’ Raw Power” de Morgan Neville, que du beau, que du clinquant, mais est-ce vraiment la peine de se jeter sur l’objet pour cela ? Oui et non: oui car, comme on l’a vu, niveau petits cadeaux, on est loin du foutage de gueule habituel en pareille occasion; mais non, car l’essentiel, le vrai cadeau, le graal est ailleurs, dans les deux disques qui viennent accompagner cette réédition.

Festin sonore

Tout d’abord pour le live exceptionnel de 1973 qui accompagne l’album, témoignage de la fougue et du potentiel du groupe à cette époque. Jusqu’à maintenant, il fallait se contenter de pirates au son douteux, de l’inévitable METALLIC KO (simple ou double), sur lequel la légende veut qu’on entende les canettes de bière se fracasser sur les cordes de guitares, mais surtout sur lequel on n’entendait, soyons honnête, rien ! Ou alors on pouvait toujours opter pour le TELLURIC CHAOS de 2005, japonais si je ne m’abuse, mais bien sage au regard de ce que le groupe pouvait dégager sur scène dans sa fleur de l’âge. Et soudain, le miracle se produit, avec le Live at Richards, Atlanta, d’Octobre 73, c’est non seulement l’occasion d’entendre les Stooges de la grande époque avec un son correct mais surtout, surtout l’occasion de découvrir que, loin d’avoir tout dit sur l’album, nos gaillards en avaient encore sous la pédale. Avec un piano toujours aussi omniprésent, c’est punk ça le piano comme instrument ?! Donc piano omniprésent qui vient encore sublimer les classiques “Raw Power”, “Gimme Danger”, “Search and Destroy” ou “I Need Somebody”, interprétés superbement par le reste du groupe, éblouissant de cohésion, de justesse et d’imagination, on est en terrain connu.
Mais le live gagne encore en intérêt quand le groupe s’attaque à des titres jamais gravés en studio, devenus depuis mythiques, objets de débats passionnés entre fans, quelle version ? Où ? Et s’ils l’avaient enregistré en studio pour un quatrième album ? Et si Iggy l’avait gardé pour son premier album solo ? Et si James Williamson en avait fait autant ? etc… etc…. Toujours est-il que ces titres ressortent enfin aujourd’hui au grand jour, ces “Head On” (qui sonne étrangement familier à qui connaît Hendrix et “LA Woman” des Doors, et ce, de façon d’autant plus étrange, que l’on sait que suite à la désintégration de ses Stooges en 1974, Iggy remplacera sur scène Morisson dans les Doors de Ray Manzarek puis jouera dans un groupe réunissant ce dernier et Williamson), “Heavy Liquid” (et son final entétant), le rockabilly  “Cock in my Pocket” au solo final sauvage en diable, ou les dix minutes finales du stonien “Open Up and Bleed”. Ajoutez à cela une prise studio de Head On et du parfaitement inconnu Doojiman (là encore rappelant bizarrement LA Woman) et vous avez là un disque indispensable de la discographie des lascars de Détroit.

Si d’aventure vous n’étiez pas encore complètement rassasiés par pareil festin sonore, dix « Rareties, outtakes and Alternates from the Raw Power Era » viennent compléter le tout. Enfin dix… disons qu’à moins d’être complétiste compulsif ou fans jusqu’au bout des tessons de bouteille, les quatre versions alternatives et les deux versions japonaises de titres déjà présents sur l’album n’apportent pas grand-chose au débat. “I Got a Right” est sans doute l’inédit le plus connu du lot, “Sick of You” paraissant lui aussi étrangement familier. “I’m Hungry” est un “Penetration” dont Iggy aurait changé les paroles, ou plutôt, chronologiquement, l’inverse. Enfin “Hey Peter” s’avère être assez anecdotique. Mais une chose est sure, au regard de certains CDs plus ou moins officiels qui traînaient jusqu’à maintenant sur le marché (ROUGH POWER, CALIFORNIA BLEEDING ou DOUBLE DANGER) le son ici est, compte tenu des conditions de l’époque, tout à fait acceptable.
On ressort de l’écoute de l’intégralité de ce précieux coffret quelque peu sonné (mais si on n’aime pas, Dorothée cherche encore du monde pour remplir sa tournée annuelle, elle mérite bien un coup de main quand même) et surtout perdu en conjecture quant à ce qu’auraient pu devenir les Stooges si l’histoire ne s’était pas, à l’époque, finie en eau de boudin. Que de pistes ouvertes par cet album, que de confirmations sur le live. Aux expérimentations free jazz de FUN HOUSE (dues en grande partie au saxophoniste Steve Mackay qui n’apparaît déjà plus sur RAW POWER) le groupe donnera une suite tous azimuts avec cet album refusé par la quasi-totalité des maisons de disque à l’époque.
Pour une fois, on ne crachera pas sur les maisons de disque toujours promptes à ressortir, au prix fort, des albums maintes fois rentabilisés sous prétexte d’anniversaire ou d’événement exceptionnels avec une ou deux faces B en bonus, et on reconnaîtra que, comme de coutume, Legacy livre ici un travail d’intérêt public, esthète et érudit dont l’aura n’aura de cesse de vous hanter bien après que le dernier titre du dernier CD ait fini de tourner sur la platine.


Un commentaire

  1. Eh bien…
    …Merci !

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