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Swans au Fri-Son


Fri-Son Fribourg (CH), mardi 7 octobre 2014

REVIEW – La « machine infernale » déployée par les Swans sur scène est un animal redoutable. Le passage du sextet à Fribourg au début de la saison confirme cela à travers un rituel chamanique puissant et intense en guise de concert. Le groupe de Michael Gira sait comment connecter le publique avec leur musique en transe à plus de 100 décibels : le corps se détache et s’oublie dans l’extase de rejoindre l’au-delà.

Voir les Swans c’est un peu prendre de l’ahayuasca : une drogue mystique qui nous miroite et nous mène au plus profond de nous-mêmes. En quelque sorte, il s’agit-là une hypnose psychanalytique très puissante dans laquelle nous plongeons. Car, le corps s’oublie et la mémoire transcende pour aller au-delà d’elle-même et atteindre l’au-delà à travers ces distorsions auditives qui deviennent visuelles, projetées par la cathédrale sonique construite brique par brique, de verres disposés en mosaïques et en caléidoscope, pendant le concert. En effet, la musique est trop forte, elle devient pur jeu d’ombres et de lumières, en même temps physique et subliminale. De plus, les rythmes deviennent rituels, parfois denses et écrasants. Car, à travers des jeux sur le volume, les mélodies circulaires et la machinerie mise en place par les trois guitares, la basse et les deux batteries (en plus des instruments ethniques occasionnels joués par Thor Harris), le groupe de Michael Gira arrive à viser directement l’inconscient du public. 

En effet, il est facile de se perdre dans l’océan sonore des Swans. Mais, quels morceaux avons-nous écouté ? Même le fan le plus averti cette question fort difficile à répondre : nous perdons la notion du temps et de l’espace, nous sommes ailleurs. Lorsqu’un morceau atteint la dixième minute, pouvons-nous dire s’il s’agit de peut-être vingt, d’une demi-heure, d’une éternité ? De la même façon, au cinquième morceau, nous avons déjà oublié le premier. Pourtant, nous l’avons vécu : chaque note, chaque seconde et chaque son, comme partie de la catharsis du rituel chamanique. Car, Michael Gira convoque les esprits avec ses incantations litaniques et ses gestes de magicien-sorcier. Une communication est établie avec l’autre monde, avec tous les moi que nous avons été et tous ceux que nous serons, avec l’être aveugle et muet qui habite en nous, avec les différentes âmes que décrit la mythologie des vikings, au nombre de quatre. Certes, le set déployé par le sextet nord-américain à Fribourg a privilégié les magnifiques chansons d’un album à classer déjà parmi les meilleurs de l’année : TO BE KIND (2014). Celui-là est l’aboutissement de la formation actuelle du groupe, laquelle est stable depuis 2010.

Car, les Swans sont devenus (à nouveau) une machine infernale et redoutable – ils l’ont toujours été, à vrai dire, depuis le début des années 1980 lorsqu’ils ont marqué la scène de New York et influencé Sonic Youth et The Young Gods. Sur scène, chaque instrument est la partie d’un mécanisme complexe, à la fois mélodique et rythmique, destiné à submerger (et subjuguer) le public. D’ailleurs, nous avons vu à Fribourg les mêmes têtes qu’à Genève, Lausanne et Yverdon les dernières années : une fois que l’on a testé l’expérience du groupe de Michael Gira sur scène, chaque concert devient une messe, une histoire de religion. Par exemple, nous avons croisé le chanteur des lausannois de Ventura, qui voyait les nord-américains pour la cinquième fois en Suisse (beau record). Des membres de Forks, Solange La Frange et Widdershins, ainsi qu’Aurélie Emery, entre autres musiciens helvétiques, étaient au rendez-vous ce soir pluvieux d’octobre. L’averse, qui a déversé l’eau d’une saison entière pendant une nuit sur le territoire, faisait honneur à la musique sombre et troublante des Swans qui a failli détruire le Fri-son en ébranlant ses fondations.

Dans quelle mesure la musique des Swans est-elle industrielle ? Ce n’est pas dans les boites à rythmes ou dans les samples que nous allons trouver une réponse à cette problématique, mais dans les boucles jouées sur scène en se servant de la répétition obsessionnelle des gestes, du feed-back, de la distorsion, des delays, ainsi qu’en utilisant des percussions tribales. C’est l’enchainement des éléments de l’engrenage diabolique qui crée la machinerie. Celle-ci est déployée au millimètre, en parfaite cohésion avec elle-même, avec comme seule logique celle qu’elle peut proposer de façon autonome, en se détachant de toute contrainte commerciale : pas de structure en couplet-refrain-couplet de trois minutes et demie ici. Car, si les nord-américains peuvent faire penser à quelque chose, il s’agit plutôt de Macbeth, l’œuvre maudite de Shakespeare, celle avec laquelle le malheur arrive à toute compagnie qui essaie de la monter : l’anglais s’est servi de vraies incantations de sorcières britanniques du Moyen-Âge. En outre, Gira fait office de chef d’orchestre, en guidant le reste des musiciens du regard ou avec des mouvements des bras, tel un cygne royal, qui déploie un chant métallique et mécanisé, un cygne en acier et sauvage. Black swan ?    


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