mercredi , 19 septembre 2018
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M.I.A.

Maya

Label: N.E.E.T. / XL Recordings


ELECTRO CLASH M.I.A. sort l’artillerie lourde pour se réapproprier sa musique au son des conflits. Petit bourgeois s’abstenir. Maya est un album
éminemment politique. Pour le comprendre, il est donc nécessaire de maitriser
le contexte dans lequel il intervient.

M.I.A. a pour vrai nom Mathangi Arulpragasam. Elle est
d’origine tamoule, a vécu une partie de son enfance au Sri Lanka avant d’émigrer
à Londres avec sa mère et ses frères et sœurs. Même si l’origine ne saurait en
aucun cas déterminer la vie d’un individu, elle a son importance dans le
parcours de M.I.A.. Le peuple tamoul est un groupe ethnique, présent surtout en
Inde et au Sri Lanka où ses membres font souvent parties des populations les
plus pauvres et les plus exploitées. Au Sri Lanka, dans les années 80, le gouvernement
de majorité cinghalaise fait face à une révolte sociale d’ampleur marquée par
de nombreuses grèves générales. Pour détourner l’attention, il décide de
retourner le peuple en colère contre les tamouls qui subissent de nombreuses
émeutes racistes, on compte ainsi 1000 meurtres pour la seule année 1983 selon
SOS Racisme. Les tamouls se réfugient dans le nord du pays alors que le conflit
se transforme en véritable guerre civile. C’est cette même année que se forment
les Tigres de Libération de l’Îlam Tamoul (LTTE), groupe armé révolutionnaire
d’influence marxiste qui prendra le contrôle de la région de Jaffna et exigera
l’autonomie du peuple tamoul. Après 26 ans de dures et héroïques années de
résistance marquées par les assauts incessants du gouvernement cinghalais, en
2009, l’armée défait les LTTE dans toutes leurs villes et les pousse à la reddition,
tuant dans le même temps plusieurs dizaines de milliers de civils tamouls. Ces
massacres n’ont été que peu reportés par la presse occidentale et encore moins
condamnés.

Des avions de guerre, des tanks et des armes

M.I.A. a des liens forts avec le Sri Lanka et avec les LTTE.
Son père est un des membres fondateurs de l’EROS, l’organisation étudiante des
Tigres. De plus, elle a choisi de nommer ces deux premiers albums à partir des
noms de révolutionnaire de ses parents, Galang étant celui de son père, Kala
celui de sa mère. Le tigre, symbole des LTTE, est également un motif récurrent
de ses clips, du tout récent « XXXO » à « Sunshower » en
passant par « Galang ». Ce dernier, premier single de la jeune
M.I.A., contenait déjà une bonne partie de l’esthétique de M.I.A., qui est un
mélange de politique, de violence et de pop. On la voit ainsi danser devant un
mur où passent des dessins de son cru au style très coloré mais représentant
des avions de guerre, des tanks et des armes. M.I.A. a toujours soutenu la
cause tamoule. Lors des événements tragiques de 2009, elle a tenté d’utiliser
un maximum sa notoriété pour alerter l’opinion. Depuis sa relation avec les
media est devenue de plus en plus conflictuelle, avec pour point d’orgue le
portrait qu’en dressa une journaliste du New
York Times Magazine
, qui présenta M.I.A. comme une personne arrogante
jouant à l’engagée tout en vivant dans le luxe. Même si cette controverse est
peu intéressante en soi et assez minable (la journaliste précisant dans son
article que M.I.A. mange des frites aux truffes tout en parlant du Sri Lanka,
alors que c’est la journaliste qui a elle-même commandé ce plat), elle démontre
l’état de la presse musicale américaine. Est-ce qu’un tel portrait aurait été
fait pour Bruce Springsteen ou Bono ? Non ; ce qui gêne chez M.I.A.,
c’est que ses positions soient autres que la bonne conscience humanitaire. De
plus, même en 2010, les journalistes ne supportent pas de se faire donner des
leçons par une femme, qui plus est d’origine étrangère. L’argument absurde,
consistant à dire qu’une personne au train de vie aisée ne peut avoir des
positions politiques à gauche, est typique de la petite bourgeoisie, qui hait
toute forme d’engagement ou de volonté de changement. Ce climat dépasse le seul
New York Times. Ainsi la critique de Maya dans Pitchfork commence par dire que le problème de M.I.A., c’est
qu’elle ne donne aucun hit avec ce disque, ce qui lui aurait permis de faire
oublier la polémique. Ce qui est choquant ici, c’est de donner de l’importance
à cette petite bisbille surtout  dans la façon dont le journaliste la compare à d’autres
affaires autrement plus graves, les accusations de pédophilie de R. Kelly et
Michael Jackson. Par contre, Tobi Vail a pris la défense de M.I.A.. Voilà un
soutien de poids que cette théoricienne féministe, tête pensante du mouvement
Riot Grrrl et batteuse de Bikini Kill.

Du point de vue musical, avec Galang et Kala, M.I.A. a déjà
produit certainement deux des meilleurs albums des années 2000. Une musique
rêvée mêlant hip hop, sample ingénieux, références de premier choix, énergie et
rythme tiers-mondiste. Et tout ça sans perdre sa street-credibility. Kala est un disque qui fut aimer aussi
bien par les bobos que par la jeunesse hip hop. Tant de talent devait bien
finir par éclater au grand jour. Ce fut l’horrible Slumdog Millionnaire,
dont la b.o.f. contient « Paper Planes » qui en fut l’occasion. Cette
excellente chanson devint un tube planétaire. M.I.A. y acquis une renommée
mainstream qui débouchera sur un show hallucinant aux Grammy Award de 2009, où
enceinte jusqu’au yeux, elle mettait Lil Wayne, Jay Z et Kanye West à l’amende.
Ainsi en 2010, personne ne savait si M.I.A. allait sortir un album
définitivement pop (c’est l’hypothèse du Matin
qui a osé poser la question : « M.I.A. sera-t-elle la nouvelle Lady
Gaga » !!!!!) et quel serait l’impact des événements de 2009 sur sa
musique.

 

Beau comme la
rencontre fortuite sur un disque d’une scie électrique et d’une rose


Donnons tout de suite la réponse : Maya n’est pas du tout un album pop et il serait étonnant qu’il
obtienne un succès mainstream. Au contraire, il est marqué par une ambiance de
conflit permanente. Tout ça commence par un titre d’intro, « The
Message », où le frère de M.I.A. lit un texte politico-paranoiaque
insinuant que le gouvernement nous contrôle via google et internet. Puis vient « Stepping
Up » façon pour M.I.A. de sortir son gun sur la table. Le premier son qui
vient ainsi à l’oreille de l’auditeur est celui d’une tronçonneuse. Une chanson
qui en met plein la face en forme d’auto-affirmartion : « You know
who I am, I run this fucking club ». Quelque part entre le baile funk et
le dubstep. C’est d’ailleurs Rusko qui est à la production de ce titre. Le DJ
dubstep anglais est d’ailleurs le principal producteur derrière ce disque, même
si les habitués Switch et Diplo sont eux aussi de la partie. L’apport de Rusko
pour le son est des plus importants : il le rend bien plus sale. C’est le
cas sur « Stepping Up ». On n’est plus sur MTV, on se retrouve dans
une cave enfumée aux murs dégoulinants de sueurs. Et ça fait du bien, surtout
que Diplo, après ses différents succès (Santogold et Major Lazer), a maintenant
un son de plus en plus lisse. Les deux chansons où il est présent, « It
takes a muscle » et « Tell me why », sont très nettement les
plus hi-fi. Il semble évident que s’il avait géré l’ensemble de l’album, le
résultat aurait été des plus pop. Heureusement que Rusko est venu apporter une
bonne dose de lo-fi.

Ce mélange de différents de style de producteurs n’est
qu’une des raisons de la forte diversité qui existe entre les différentes
chansons de Maya. Tout l’album
reflète les conflits qui font partie de M.I.A., que ce soit sa posture paradoxale
entre pop et politique ou ceux qui l’opposent à la presse et au gouvernement du
Sri Lanka. Après le massacre de plusieurs dizaine de milliers de tamouls
l’année précédente, est-ce qu’un album uniquement pop n’aurait-il pas été
interprété comme le signe d’une insouciance et même d’un mépris ? Au
contraire, cet album, bon mais pas vraiment beau, nourri à la hargne, aride,
fait entrer la réalité et ses conflits dans la forme même de la musique et est
le signe d’une personnalité forte et non consensuelle. Dans un monde musicale
qui se complait trop souvent dans son désintérêt pour la politique, une telle
position ne peut qu’être applaudie. L’esthétique de la pochette, conçue comme
toujours par M.I.A., s’en ressent elle aussi. Alors que les collages de Galang et Kaya étaient exotiques et plein de couleur, ceux de Maya sont beaucoup plus hachés ;
ils représentent des images de guerre et utilisent internet et son flot
agressif d’images comme motif.

Ainsi dans Maya,
on trouve un peu de tout. « XXXO », second single du disque, est pop
au possible, avec une M.I.A lascive chantant « I can be the actress you be
Tarantino ». « It takes a muscle » est, elle, une excellent
ballade reggae permettant un peu de repos au milieu de cet album accidenté. « Meds
and feds », à la guitare lourdingue, reste une bombe destinée à faire
sauter tout le monde dans le club. Les chansons politiques sont bien présentes,
avec « Lovalot », titre vantant la nécessité du combat, le refus de
la passivité « I won’t turn my cheek like I’m Gandhi I fight the one that
fight me ! » Et « Born free », premier single au clip antiraciste
à controverse de Romain Gavras, sample l’immense « Ghost Rider » de
Suicide. Si une telle citation fait en soi plaisir, on regrette quand même un
usage du sample beaucoup moins fin que ce à quoi nous avait habitué M.I.A. :
« Sunshower » de Dr. Buzzard’s Original Savannah Band,
« Roadrunner » de Jonathan Richman et « Where is my mind »
des Pixies, autant de références intelligentes qui étaient intégrées sous forme
de refrain plus excitants les uns que les autres. Néanmoins, si « Born
Free » est un peu ratée, elle reste une chanson à l’énergie punk hyper
efficace au refrain en hymne à la résistance. Maya se conclut parfaitement sur l’aérien « Space », qui
relâche la pression sur une ballade synthétique lo-fi.

Bien sûr, Galang
et Kaya resteront de meilleurs albums
que Maya car plus harmonieux et plus
inventifs, mais ce dernier reste passionnant dans son côté jusqu’au-boutiste,
son refus des concessions et son attitude revendicative. Exceptionnelle pour
une artiste ayant acquis une telle position dans l’industrie musicale. Non plus
le joyeux bordel mais le cocktail Molotov. Tu étais en train de danser au son
du funk carioca, insouciant, mais soudain la rue s’est vidée, tu es dans un
quartier chaud d’Abidjan. Vive M.I.A., vivent les Tigres de Libération de l’Îlam Tamoul.


Un commentaire

  1. très belle chronique ça change des autres trus merdiques que j’ai pu lire sur cet album que j’ai très apprécié. M.I.A. RULES!

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