(Interview et photos réalisées par Emmanuel le 21/06/2025)
À l’heure où certains cherchent la lumière, eux puisent dans le fond du baril. Tar Pond, c’est ce moment précis où la mélancolie devient matière. Un doom poisseux comme une flaque d’huile sous une vieille bagnole suisse ! Ici, pas de décollage, que de l’enlisement. Pas de riffs, que des engluements. Et franchement, s’il faut se noyer dans un étang, autant que ce soit celui-là.
Deux jours après le début des hostilités le jeudi 19 juin, sur une Valley déjà bien trempée de sueur, de sons et de boisson, je retrouve ce samedi 21 juin, Chris (basse), Daniele et Stefano (guitares), les zurichois de Tar Pond sous une chaleur écrasante pour un moment dense et franchement agréable. Le combo se prête au jeu — même celui de mes questions à rallonge. On parle spiritualité, noirceur, humour… et ce qui unit tout ça. Car contrairement aux apparences, dans le noir, il y a parfois un sacré éclat. Entretien-vérité avec trois passionnés.

1. Votre musique évoque une atmosphère lourde, presque douloureuse, empreinte de mélancolie. Comment définiriez-vous votre rapport au metal, à la fois sur le plan musical et émotionnel ?
Chris : La musique est un langage, c’est une évidence. Et pour nous, c’est le meilleur moyen d’exprimer ce qu’on ressent. On ne fait pas de la musique pour faire joli ni pour jouer un rôle. Chaque note, chaque rythme vient d’une émotion réelle. À chaque fois qu’on compose, c’est un exutoire. le processus est lent et exigeant. La musique exprime ce que les mots ne peuvent pas toujours dire.
Daniele : C’est une vérité fondamentale pour nous ! Ça dépasse le cadre musical. C’est une posture de vie, une manière d’être au monde que d’exprimer notre être dans la musique.
2. Il y a dans votre son quelque chose de méditatif, presque rituel. Pas seulement une expression, mais une posture de “vie”, n’est-ce pas ?
Stefano : Tu touches à quelque chose d’essentiel. Beaucoup de groupes jouent de manière mécanique. Nous, on cherche de la dynamique, l’émotion vraie. Parfois crue, parfois lente indécise, bancale même. Le tempo change, mais il reste au service de ce qu’on ressent. Tu ne peux pas prétendre être malheureux, par exemple. Ce n’est pas un rôle, c’est une expérience intérieure, presque une mise à nu.
Chris : Exactement. Ce genre de musique ne supporte pas le mensonge. Il faut la vivre, vraiment. Thomas ne joue jamais ! Il est comme ça. (NDR :Il me dit qu’il se sent souvent « miserable » ce qui a un sens très particulier en anglais). Il est accablé, désespéré, voire totalement abattu. C’est lui. Ca, tu ne peux pas le simuler. C’est une émotion intérieur très forte, physique et morale. Le désespoir c’est quelque chose de fort et de violent.

3. En tant que groupe suisse, quel regard portez-vous sur la scène metal helvétique aujourd’hui ? Y voyez-vous des spécificités par rapport à d’autres pays ?
Chris : La Suisse est un sacré mélange, en tant que suisse ,tu le sais ! Entre les régions déjà au niveau linguistique, tu as des approches très différentes. La Suisse alémanique est plus rigide, plus portée sur le thrash. La Suisse romande, elle, est plus ouverte, plus libre. On y mélange davantage les styles. Et puis, il y a la France proche qui brasse aussi beaucoup de style et qui amène des influences. Tout ça est complémentaire et inspirant.
Daniele : On ne s’identifie pas à une scène précise à vrai dire. On avance selon notre propre voix, sans chercher l’appartenance à un courant. Ceci étant, on connait beaucoup de groupes suisses et sans qu’il y ait une parenté entre tout le monde, les zicos respectent tous le travail réalisé par chacun.
4. Pensez-vous que votre musique ait un impact psychique, voire thérapeutique, sur vous ou sur votre public ?
Chris : C’est une forme de libération. Beaucoup fuient leurs émotions et nous nous profitons de cet espace pour exprimer un peu de notre noirceur (rires).
Ce n’est pas forcément agréable, mais c’est nécessaire. Je n’écoute presque que de la musique triste ou désespérée. Pas pour me faire du mal, mais parce que c’est là que je trouve une forme de vérité. C’est dur, mais beau.
Daniele : La musique sombre permet d’ouvrir des portes intérieures. Elle touche directement à l’âme. Elle permet de traverser quelque chose.
Stefano : Hélas, elle n’est pas toujours thérapeutique pour tout le monde. On se fixe comme ligne une liberté créatrice pour multiplier les canaux émotionnels, si ça parle et que ça soulage, c’est sans doute une sacré reconnaissance.

5. Quelles émotions ou quelles expériences de vie nourrissent le plus votre processus de composition ? Est-ce que la tristesse est un point de départ ou une conséquence ?
Chris : On vient tous de parcours différents, mais on partage cette intensité. Quand on écrit, on ne planifie rien. Ça sort parce qu’il faut que ça sorte. La tristesse, ce n’est pas un choix : c’est un langage. Et parfois, ça débouche sur de la lumière. Le point de départ c’est ce qu’on est évidemment. Ensuite, le dialogue créatif aboutit à quelque chose d’un peu mélancholique même si ça n’est pas forcément l’objectif de départ.
Daniele : L’émotion, c’est le point de départ. Sans émotion, pas de musique. Ou alors ce n’est qu’un exercice vide !
Stefano : Ironiquement notre musique peut aussi être réjouissante car elle porte avec ses sonorités, les textes mais aussi les ambiances l’état d’esprit qui peut toucher l’auditeur en fonction du moment.
6. Il y a une forme de lucidité sombre dans votre démarche. Le groupe semble porté par une conscience aiguë du tragique. Est-ce un moteur pour vous ?
Chris : (sourire triste) Il y a eu des génies dans certains groupes.. oui… Beaucoup sont morts. C’est une réalité. Que dire ? Doit-on être mort pour être reconnu comme lucide ? On connaît la chute, la perte. Mais c’est aussi ce qui nous pousse à continuer. C’est ça, être vivant.
7. D’où viennent vos inspirations ? Des livres, des films, des souvenirs personnels ?
Stefano : Il y a énormément de vécu dans ce qu’on fait. Notre chanteur écrit avec ses tripes. C’est viscéral. On compose avec nos émotions, pas avec des concepts. Et ça ne nous quitte jamais.
Daniele : J’aime beaucoup Torture the Artist de Joey Goebel. Il y explique que la bonne musique vient de la tristesse. Et c’est vrai que la douleur produit souvent des œuvres plus profondes.
Chris : j’écoute essentiellement de la musique sombre ou des oeuvres qui abordent des thématiques malheureuses (rires). La plupart du temps, ça me laisse une impression assez forte et ça m’inspire. Le désespoir est pénétrant.

8. En tant que psy, j’observe souvent une forme de répression émotionnelle dans la culture suisse, en particulier chez nous les romands. Est-ce quelque chose que vous ressentez aussi du coté Suisse Allemand ? Pensez-vous que cette retenue puisse nourrir une forme d’explosion émotionnelle dans la création artistique ?
Chris : En Suisse, tout est lisse en apparence. Mais à l’intérieur, c’est souvent (très) fissuré. Moi, j’ai grandi entre deux cultures : ma famille mexicaine, du côté de mon père, expressive, et ma famille suisse, plus fermée. Côté mexicain, on chante, on pleure, on rit. Même les mariachis, qu’on croit si joyeux, ont une tristesse profonde. Côté suisse, on garde tout pour soi. Et parfois, ça explose. j’ai souvent entendu ma famille rire et pleurer au Mexique mais en Suisse, c’est une autre histoire. Les latinos ont cette réputation de faire la fête, la bamba et toute ces choses là, mais il y a un côté désespérant dans cette adn là. Les histoires d’amour compliquées, la tristesse, le quotidien, le désespoir. Les choses ne sont pas toujours ce qu’elles ont l’air d’être.
Chris et Stefano : La tristesse peut être belle. Elle peut même te rendre heureux. C’est paradoxal, mais c’est bel et bien réel.
9. Votre style est très difficile à définir, quelque part entre Cairn, Acid bath et Monkey 3. Vous parlez de “sonic doom », moi, je trouve qu’il y a une forme de chaleur, une humanité presque inattendue dans ce que vous proposez.
Chris : Ma femme m’a dit un jour : « C’est la première fois que tu joues dans un groupe que j’aime écouter. » Et pourtant c’est du doom, c’est lent, c’est sombre ! Mais il y a quelque chose d’épuré, de limpide. Une accessibilité émotionnelle qui parle à tout le monde.
Stefano : On cherche cette accroche humaine. Il faut du temps pour entrer dans notre univers. Ce n’est pas immédiat. Mais une fois que ça touche, ça reste. On travaille beaucoup la texture, la lenteur. Ce n’est pas une musique d’ambiance, c’est une musique d’immersion : méditative.
Daniele : je suis amateur de musique qui ont une forte identité, avec mon frère on a été baigné de sons “raw” comme Acid Bath, mais j’aime aussi le trash, je pense que le style défini sur le papier n’a pas une grande importance au fond. Il y a des plaies, de la lenteur, des parties lourdes, des moments à fleur de peau, un univers vaseux et sombre. Finalement, c’est du doom !
10. Lors de votre concert, j’ai été frappé par le fait que beaucoup de gens étaient vraiment présents, sans être scotchés à leur téléphone. C’est rare.
Chris : Oui, c’est devenu rare. Aujourd’hui, on vit tous dans la distraction permanente. Insta, TikTok, les notifications… Et nous, on propose une musique qui demande du temps, de la concentration, de la présence. Et les gens entrent dedans. C’est un luxe, aujourd’hui, de vraiment être là. Ensemble, au même moment, dans la même énergie.

NDR : Un grand merci (sur la photo de gauche à droite) à Daniele, Chris et Stefano pour leur temps et pour les bons moments passés ce samedi. PS : j’ai encore mal au crâne…
Prochains concert de Tar Pond :
23 août 2025 – Lenzburg (Suisse) : concert au Met-Bar
12 septembre 2025 – Besançon (France) : concert, lieu à confirmer
13 septembre 2025 – Paris (France) : concert au Cirque Électrique, à 19h00
24 octobre 2025 – Montpellier (France) : Festival Ex Tenebris Lux, à la Maison des Chœurs, avec Vestige et Limbes
30 octobre 2025 – Winterthur (Suisse) : concert au Kraftfeld
LORDS OF ROCK Le rock vu différemment !