Monday , 21 September 2026

Hellfest 2026 – JEUDI 18 ET VENDREDI 19 JUIN – Chaleur de l’enfer –

Compte-rendu et photos : Emmanuel.

Le jeudi ne constitue désormais plus une simple mise en bouche. Héritier d’un certain Knofest, qui a pris fin en 2019 deux ans avant les années blanches 2020 et 2021—et je me souviens encore d’une époque où on pouvait manger une pizza pépéronni avec son coca frais assis à quelques dizaines de mètres de la scène sans jamais se faire bousculer avec une brise de frais dans les cheveux. Que cela soit dit : tout ça est loin désormais. 

Il faut désormais s’habituer à marcher, à traverser des flux de gens et accepter que le programme préparé devienne une négociation permanente avec, en sus, une fatigue et une chaleur écrasante, devenue, le nouveau normal. Cette première journée du jeudi possède pourtant une cohérence : on circulera entre death technique (Devangelic, Rivers of Nihil), black atmosphérique (Perchta, Winterfylleth, folk rituel (Skäld), metalcore (Bring me the Horizon) expérimentation (Igorrr) sans donner l’impression d’un remplissage arbitraire.

Cette année est particulière puisqu’il m’aura fallu près de neuf heures pour rejoindre Clisson depuis Genève. Entre les perturbations autour du G7, les embouteillages, les contournements improbables et un aéroport genevois qui semblait fonctionner avec l’efficacité administrative d’un comité de soutien à un certain Donald Trump, rejoindre le Hellfest relevait davantage de la mission que du déplacement culturel.

Vous l’avez compris, pour les personnes qui viennent de loin, on part le mercredi, on vit le festival du jeudi au dimanche. On rentre le lundi. Et le lundi, soyons honnêtes, on ne sert à rien. Le corps est encore quelque part sous le cagnard, le cerveau, lui, flotte dans un mélange de poussière, de décibels mais aussi de sérotonine, de dopamine, et autres neurotransmetteurs responsable du plaisir et de l’envie de remettre ça l’année d’après malgré le calvaire physique et financier que peuvent représenter un tel agencement. Bref, Le Hellfest est devenu une expérience de presque six jours. Une expérience coûteuse, épuisante, parfois absurde (j’ai fais 3 heures d’attente sous un soleil insupportable pour avoir les fameux tee shirt de cette édition 2026). 

Environ soixante-dix mille êtres humains gravitent désormais autour de cette gigantesque machine métallique. Une petite ville éphémère bâtie autour d’une passion commune qui, lorsqu’on la regarde de près, n’a finalement plus grand-chose de commun. C’est probablement ce qui m’a le plus frappé cette année : le Hellfest rassemble tout le monde mais ne raconte pas la même histoire à tout le monde.

Certains viennent retrouver leur adolescence (Enhancer pour ma part ! Et merci encore à David (son chanteur) de s’être arrêté pour discuter avec moi). D’autres découvrent leurs premiers groupes. Certains connaissent chaque note d’un album paru près de 50 ans auparavant. D’autres attendent uniquement le refrain devenu viral sur TikTok (les fans hardcore de BMTH, je vous regarde !). Certains campent douze heures devant une scène pour voir Bad Omens puis finissent par s’évanouir… D’autres passent davantage de temps à photographier la sculpture géante du Hellcity Square, à picoler ou jour au flipper avec des potes, qu’à regarder les concerts. Et vous savez quoi : personne n’a tort. Personne.

Pendant quatre jours, plusieurs Hellfest coexistent simultanément. Plantez vous ça dans le crâne. L’expérience appartient à chaque personne présente. 

Pour ma part, je reste un festivalier relativement simple. Je viens pour la musique, les cd que j’achète en (très) grand quantité (coucou Season of Mist) et quelques tee shirt officiels (car ils sont vraiment qualitatifs. Basta. J’aime m’infuser des heures de concert non stop, en restant debout tel un sadhou (homme saint en Inde qui renonce à tout pour élever sa conscience cosmique ! Tout un programme, donc), du début à la fin les mains posées sur la barrière, sous hypnose, le regard d’un zombie de l’apocalypse face à mes idoles. 

Je respecte profondément ceux qui vivent le festival autrement, mais je fais partie de cette étrange espèce qui considère qu’un concert mérite d’être regardé du premier au dernier morceau. Je continue à m’intéresser aux setlists, aux changements de musiciens, aux choix d’arrangements, aux nuances de sonorisation, au décor (d’ailleurs la statue d’Ozzy m’a rappelé qu’il y a près d’un an, il nous avait quitté) à la tenue des artistes, leur matos et à ces détails minuscules que probablement peu de gens remarquent mais qui racontent parfois davantage qu’un écran géant.

Le reste du temps, je l’ai évoqué, je dépense, comme chaque année, une quantité d’argent que ma comptabilité personnelle qualifierait volontiers d’irresponsable.

Ce Hellfest 2026 m’a semblé différent. Moins de déguisements. Moins de métalleux « craspouilles ». Davantage de tatouages parfaitement exécutés, davantage de silhouettes travaillées, davantage de gens qui ressemblent à des athlètes de salle de sport ayant découvert l’existence du blast beat. J’exagère à peine. Le public m’a semblé plus attentif, plus concentré sur les groupes, moins occupé à se détruire chimiquement qu’autrefois. La chaleur écrasante n’y est probablement pas étrangère. Les dispositifs d’arrosage, la distribution d’eau par la sécurité au devant de la scène et la présence constante des équipes de patrouille ont d’ailleurs probablement évité quelques catastrophes.

Pendant ce temps-là, certains médias continuaient de chercher les trois festivaliers torse nu, les fesses à l’air, des gens exubérants, avec peu de vêtements sur le corps, les plus photogéniques possibles, afin de résumer soixante-dix mille personnes journée, à une poignée de clichés. Une vieille tradition journalistique presque aussi tenace que les débats annuels sur la présence ou non de groupes suffisamment « metal ». 

Pendant ce temps-là, le show continue comme disait un certain Freddy. 

Et c’est précisément là que ça commence.

Jeudi 18 juin

À peine les portes ouvertes, une évidence s’impose : la Temple reste probablement l’un des endroits les plus fascinants du festival. On y entre comme dans une cathédrale dédiée aux mauvais choix de l’humanité. Pas de tubes géants. Pas de refrains conçus pour les réseaux sociaux. Pas d’écrans qui vous vomissent des images au visage toutes les dix secondes. Seulement de la musique. La journée débute pourtant avec quelques frustrations techniques, selon moi, la sonorisation reste trop directionnelle comme chaque année : quelques mètres suffisent à transformer un concert en brouhaha et l’odeur des toilettes ajoute parfois aux cérémonies black metal un supplément d’authenticité dont on se serait volontiers passées.

Skaphos, Altar

La journée commence par des problèmes techniques. Les guitares disparaissent derrière une batterie omniprésente, qui écrase une partie du relief pourtant essentiel à cette musique. Le résultat demeure intéressant, mais donne l’impression que le groupe joue derrière son propre batteur. Ce déséquilibre empêche d’évaluer complètement la qualité de la proposition black death du combo. le dernier album en date Cult of Uzura (2025) est bien représentée. Á revoir certainement, avec un réglage plus cohérent. 

Perchta, Temple

La formation autrichienne au chant féminin germanophone intrigue immédiatement, mais souffre d’un volume général trop faible. les grimaces menaçantes de sa chanteuse amène un côté passionné à l’ensemble. Dans un Temple où la position du spectateur détermine parfois la moitié de l’expérience, la frustration s’installe vite, votre serviteur et son mètre septante cinq a parfois du mal à voir ce qu’il se passe malgré le fait d’être à 4 mètre de la scène. Le potentiel rituel et organique de Perchta reste perceptible et c’est bien le D’Muata (2024) qui reste cet après midi la ligne directrice du combo. 

Devangelic, Altar 

Devangelic remet de l’ordre dans le chaos. Les Italiens pratiquent un death metal technique qui n’oublie jamais d’être brutal. La modernité demeure suffisamment arrimée à des racines old school pour éviter la démonstration gratuite et la fameux « branlage de manche ». Cela joue vite, très vite, mais surtout cela joue juste — nuance importante à une époque où il est tentant d’amalgamer encore vitesse et talent. « Which Shall Be the Darkness of the Heretic » et « Crown of Entrails » mettent un sérieux coup dans les testicules, provoquant un premier circle pit réveillant ainsi les personnes en situation de pré coma. 

Winterfylleth, Temple

Le ton monte vite d’un cran avec Winterfylleth, qui apporte ce que l’on pouvait attendre à cette heure de la journée : un black metal élégant, maîtrisé et profondément atmosphérique. Rien de révolutionnaire peut-être, mais une capacité intacte à installer un climat sans sombrer dans la caricature folklorique. Le groupe travaille la continuité, la respiration et l’ampleur davantage que l’effet immédiat et la vitesse. « The Reckoning Dawn »  ou « Whisper of the Elements » conjugués à la lumière de fin de journée sur un répertoire déjà très emprunté promettent un très bon moment dans le noir total.

Rivers of Nihil, Altar

Avec Rivers of Nihil, on atteint enfin la vitesse de croisière sous les tentes. Le son est réglé. Le death rencontre le progressif, le progressif rencontre le jazz, et le saxophone s’invite dans le metal extrême sans demander la permission. Mon premier coup de coeur de la journée. 

Quelque part entre Cynic, Death et une écriture contemporaine beaucoup plus ample, le groupe rappelle que le metal peut absorber presque toutes les influences sans perdre son identité. J’entends presque un Tony Choy à la basse ou encore un certain Paul Masvidal à la guitare en écoutant ceux-là. Le groupe est déjà excellent sur disque mais en concert, l’ensemble est puissant, aérien tout en restant brutal. 

Je le précise, le saxophone n’est pas un gadget sophistiqué ou une espèce de tricks. Il participe , ici, réellement à l’architecture des morceaux, à leurs respirations et à leur étrangeté. Si cela n’est pas déjà fait, je vous suggère vivement d’aller jeter une oreille sur l’immense The Work (2021) et plus récemment l’eponyme Rivers of Nihil (2025).

The Halo Effect, Altar

The Halo Effect ressemble sur le papier à ce qu’on appelle un supergroupe, mais le terme serait presque réducteur. On retrouve ici cinq musiciens passés par In Flames : Jesper Strömblad et Niclas Engelin aux guitares, Peter Iwers à la basse, Daniel Svensson à la batterie et surtout le souriant et dynamique Mikael Stanne, voix emblématique de Dark Tranquillity. Autrement dit, une bonne partie du gratin qui ont construit le fameux « son de Göteborg » dans les années 1990. Je peux vous dire que je les ai poncé ces disques et je les affute encore au plus grand désespoir de mes voisins !

Mais The Halo Effect n’est pas simplement une réunion d’anciens combattants venus rejouer leurs souvenirs. Le groupe reprend les guitares mélodiques, la mélancolie et les accélérations du death suédois classique pour leur redonner une véritable fraîcheur. Shadowminds, Days of the Lost ou March of the Unheard rappellent immédiatement les grandes heures du genre, sans donner l’impression d’écouter une photocopie jaunie d’In Flames. Le combo assume l’héritage du death mélodique suédois sans donner l’impression de reconstituer artificiellement une époque révolue. Les nouveaux groupes ne naissent pas contre les anciens. Je vais y revenir. Cette fausse opposition metalcore VS les fans hardcore de heavy ou de death tradi (suédois ou américain d’ailleurs) doit cesser. Il n’y a pas les minets en crop-tops gavés de tatouages, qui pratiquent le two step d’un côté, et les barbus ventripotents avec des t-shirt de Déicide de l’autre. Tout ce beau linge se complète à merveille. 

Ce concert s’inscrit exactement dans cette logique de transmission non muséale (désolé de faire le professeur!). 

Mention spéciale pour la qualité du son et la place des mélodies de guitare dans le mix. Meilleur son de la journée pour le moment. 

Igorrr, Altar

Je ne vais pas être objectif. J’écoute Igorrr depuis ses débuts. Je possède les éditions limités en vinyle, les cd introuvables et les side project de Gautier Serre (Whourkr, Oxxo, Xoox, Corpo-Mente notamment, et il y en a d’autres!). Avant même le concert, beaucoup de monde s’affaire sur scène. Les réglages de lumière paraissent millimétrés, les techniciens vérifient chaque élément. On sent qu’Igorrr a franchi une étape. La proposition reste étrange et impossible à réduire à une catégorie (breakcore parait-il…), mais elle possède désormais la cohérence d’un spectacle totalement assumé : quelque chose de très identitaire et, bizarrement, de très français.

Un festival, c’est quand même surtout une identité de scène. À l’heure où les Mainstages peuvent nous matraquer des images 4K au visage, Igorrr rappelle qu’une scénographie naît d’abord du rapport entre le son, la lumière, les corps et l’espace. Le spectacle forme un ensemble plutôt qu’une succession de morceaux. Pour la 3ème fois, le groupe change de chanteuse et c’est la très charismatique Gerda Igushi qui prend le micro. Danseuse, gracieuse et très énigmatique, caché derrière du tissu et un masque italien, la chanteuse apparait et disparait sur scène comme David Coperfield ! La disposition des instruments permet d’admirer le jeu surpuissant de Rémi (Sérafino), très très en forme (et je ne parle pas que de son 6 pack!). 

Le concert navigue entre le survitaminé « Démon », l’incontournable « Falafel Blastbeat » (allez voir le clip et le fameux clap…). Le morceau « TDAH » porte sacrément bien son nom. La grâce de Gerda qui joue avec le tissu de sa robe met le public sous hypnose tandis que Gautier balance des riffs et des boucles « Infestés », l’immense « Viande » et le final en sueur « Opus Brain ». Il manquait peut être « Cheval » et le morceau clé du dernier album « Limbo ». Tout était parfait. Tout.

Il y a un véritable gap entre le son du début d’après-midi et Igorrr et niveau scénographie et charisme, les deux chanteurs et le batteur font un taf de malade. Alors voilà : c’est un groupe français, hyper talentueux, discret (peut-être trop ?!). A mon avis, ils ont largement de quoi occuper une MainStage. D’ailleurs, la mise en place scénique est, selon moi, de très loin la meilleure de cette édition Hellfest 2026 : des mains inquiétantes qui poussent sous la scène, les couleurs, la voix du chanteur, la rigueur du maestro Serre, les grattes déchirantes, les harmonies de voix (Polyphonic Rust). Quelle claque ce concert. Après ça, dodo.

VENDREDI 19 JUIN 

Le vendredi résume presque à lui seul ce qu’est devenu le Hellfest : des formations récentes exigeantes (Mourir) tandis que des monuments transportent plusieurs décennies de mémoire collective. Des dizaines de milliers de festivaliers ne partagent pas nécessairement les mêmes références, mais finissent par chanter ensemble.

Je vais me faire lyrique : le festival ne réunit pas seulement des gens qui racontent la même histoire du métal. Il superpose des mémoires métalliques bien différentes. Certains chantent un souvenir, d’autres une découverte, d’autres encore seulement un refrain. Pour vous en convaincre, venez assister à un concert d’Iron Maiden. J’y reviendrai. 

Il faut maintenant parler de l’éléphant dans le couloir :la chaleur. Ce n’est plus un accident météorologique, ni une canicule exceptionnelle que l’on subirait une fois tous les dix ans. Nous en sommes, me semble-t-il, à la quatrième édition du Hellfest marquée par des températures franchement éprouvantes. En 2023, 2024 et 2025, il avait déjà fait une chaleur de porc. En 2026, le constat devient difficile à esquiver : ce qui était présenté comme une anomalie ressemble désormais à un nouveau normal.

Il serait donc peut-être temps qu’on arrête de penser la chaleur comme un événement imprévisible et commence à l’intégrer durablement à la conception même du festival. Cela suppose davantage de véritables zones d’ombre, des espaces de repos pensés pour accueillir des milliers de personnes épuisées, et peut-être aussi une réflexion sur ces structures métalliques qui deviennent littéralement brûlantes au fil de la journée. On ne peut plus simplement espérer que le temps sera clément.

Sur la question de l’eau, il faut en revanche reconnaître les efforts accomplis. Les bénévoles et les équipes présentes aux barrières ont distribué des bouteilles, arrosé le public et tenté, autant que possible, de préserver le bien-être de chacun. Il serait malhonnête de ne pas le souligner. Mais cette bonne volonté ne peut pas tenir lieu, à elle seule, de politique d’adaptation.

Le changement climatique n’est plus une hypothèse abstraite que l’on évoque entre deux éditions : il modifie concrètement la manière de vivre le festival. Il faut donc mettre en place des mesures structurelles pour éviter que les gens ne s’épuisent dès les premières heures. De tous mes Hellfest — et cela fait désormais plus de 12 ans que je viens — je n’avais jamais vu autant de festivaliers littéralement explosés dès le jeudi et le vendredi. Certains étaient déjà hors d’usage avant même le milieu de la journée. Lorsque l’on ajoute l’alcool, le manque de sommeil, les kilomètres parcourus et l’exposition continue au soleil, on ne parle plus seulement d’inconfort : on crée les conditions du malaise.

Le Hellfest a grandi, son public aussi, et les contraintes climatiques avec lui. Il faut maintenant accepter que l’ombre, l’eau et le repos ne sont plus des commodités secondaires, mais des éléments essentiels de l’organisation.

Venons-en à ce premier concert du vendredi.

Mourir, Temple

Mourir constitue mon coup de cœur majeur de cette édition 2026. Le groupe possède déjà son propre langage : dans les clips les images ralentissent, les gestes arrivent quelques secondes trop tard, comme si les personnages vivaient dans leur propre souvenir. Et clairement, donne un côté hyper malaisant à l’ensemble.

 Coté son, tout est réglé au petits oignons. Blast beat mi tempo, guitares qui traînent et basse rauque. La voix d’Olivier, elle, est tranchante. côté scène aucunes fioritures. les codes du black metal sont cassés et l’univers désespérant et résigné est incarné en première personne. L’interview à venir ces prochains jours, confirme que cet univers ne repose pas sur une accumulation de signes esthétiques propre au black metal.

J’ai pensé à Gorgoroth et Crowbar (ce qui me sera confirmé en interview par Olivier lui-même) en écoutant les toulousains asséner ces morceaux avec une forme d’urgence qui, je le répète, ne tombe jamais dans la caricature. Mourir possède une vraie proposition. Affaire à suivre de très près. 

Esodic Altar

Le passage de Mourir à Esodic impose immédiatement la mécanique de ma matinée avant la migration vers les 2 MainStage. Altar–Temple : quelques minutes pour changer de scène, se replacer bien devant et entrer dans la danse parfois arabisante avec des sons très intéressants. Le regard terrifiant du chanteur est une vraie valeur ajoutée! Là encore, un léger problème au mix empêche de bien apprécier l’ensemble et les harmonies pourtant très perceptibles sur album.

Killus Temple

Killus participe à l’accumulation da chaleur sous ses tentes, de la première partie de journée. Le concert à l’esthétique industrielle léchée est spectaculaire par le charisme d’un chanteur qui nous gratifiera d’une superbe reprise d’Abba « Gimme » et d’une énergie qui fait plaisir à voir. C’est simple, la temps est BLIN-DAX ! 

Crypta Altar

Crypta ferme cette séquence matinale menée à un rythme presque mécanique. Le groupe brésilien s’est rapidement fait connaître grâce à Fernanda Lira et Luana Dametto, toutes deux issues de Nervosa, mais aussi par une présence particulièrement efficace sur les réseaux sociaux de Luana. Derrière les fûts, donc, Luana Dametto est devenue une véritable figure de la batterie metal moderne : une sorte de drum hero régulièrement filmée, publiée et disséquée sur Instagram, dont la précision, la vitesse et l’engagement physique ont largement contribué à rendre le groupe identifiable.

Mais Crypta ne se réduit évidemment pas à cette visibilité numérique. Sur scène, le groupe inscrit franchement le vendredi dans le death metal, avec une prestation compacte, directe et sans véritable temps mort.

Le groupe fait le boulot, et bien des gens présent se font littéralement botter l’arrière train par ces quatre furies. La chanteuse est très clairement inspirée d’un certain Marcel Shmier de Destruction. Ses lignes de basses, son épaisse chevelure noire et ses grimaces menaçantes donnent un côté retro trash mais l’ensemble est une bien emmené dans un trash death moderne qui rappelle que l’heure n’est pas à la rigolade  : sleep taping, harmonies à deux grattes, blast, et hurlements complètement maîtrisés. 

Qu’il est plaisant de voir cette nouvelle génération à la croisée des chemins entre tradition et modernité. Il n’y a pas de miracles, et je le repète : le clivage metalcore/metaltradi n’a aucun putain de sens. Pour vous convaincre de ça, jettez une oreille sur Shades of Sorrow (2023). Et Fernanda : quelle charisme de malade ! 

Bloodywood, Mainstage 2

J’avais vu Bloodywood en 2023 et outre son identité culturelle forte et très présente dans l’imagerie générale du combo (vous en connaissez beaucoup des groupes de metal indiens qui mélangent growls, dhol, tumbi, et flûte, le tout en portant plusieurs couches de kurtas ? Vêtus de ses vêtements colorés et de pantalons amples, Bloodywood ne se contente pas de juxtaposer quelques signes folkloriques à une base metal. Le dhol, la flûte indienne et le tumbi ne servent pas de décoration, ils donnent au groupe son rythme, ses couleurs et, finalement, son identité metal.

Et je puis confirmer qu’il faisait très chaud sur cette MainStage. Le son fonctionne parce qu’il est authentique et pas approprié. culturellement par un groupe d’occidentaux. Les éléments indiens ne servent jamais de décoration exotique : ils forment l’ADN du groupe. Le dernier né Nu Delhi (2025) est bien représenté et si on ajoute à cela la chaleur écrasante, des tonnes de festivaliers qui nous passent sur le crâne, nous voilà plongé en plein New Delhi. 

Bref,si Bloodywood continue de monter et je ne serais pas étonné de les voir un jour prochain en tête d’affiche. Franchement ça serait largement mérité. 

Accept, Mainstage 1

Que dire sur Accept qui n’aurait pas déjà été dit ? Comme le déclare le « nouveau » chanteur d’Accept depuis 2009 (!), Mark Turillo, « Fifty years, it’s been fifty years! ». j’ai moi même failli faire un avc en calculant dans ce qui me reste de tête. 

Qui peut revendiquer 50 ans de carrière ? et si seul, Wolf Hoffmann, unique transfuge depuis 1976 subsiste au garde à vous, l’équipe actuelle n’est là que depuis 2009-2019. Mais, mais mais…après plus de cinquante ans de carrière, l’exploit n’est pas seulement d’être encore là. Beaucoup de groupes actuels ne seront probablement plus là depuis plusieurs décennie. L’exploit consiste à rester crédible, pertinent et suffisamment solide pour ne pas donner l’impression d’une reconstitution historique de vieux schnoks. Que cela soit dit : Accept joue encore comme un groupe et non comme une institution chargée de transporter un musée. 

Le légendaire « Metal heart » ouvre le bal et sans temps faible, relie les classiques à une période plus récente sans rupture. C’est une démonstration de pouvoir à laquelle nous assistons ce soir. Bien entendu les « Fast as a Shark » et le très fat « Balls to the Wall » sont là. Ajoutons à cela des guitares modernes et des cut impeccables. Tornillo 72 ans et Hoffmann 66 ans ont littéralement botté mon jeune cul de quasi quinqua. 

Sepultura, Mainstage 2

Lorsqu’autour de moi, plusieurs personnes se demandent qui est Derrick Green (qui ressemble de plus en plus à Jean-Pascal Zadi avec cette moustache à la Magnum!), en désignant le musculeux géant, je comprends que je ne suis plus si jeune. La remarque pourrait faire sourire ; elle fait surtout réfléchir. Pour certains, Sepultura demeure figé autour des frères Cavalera et de son « nouveau » membre. Pour d’autres, Derrick Green appartient à l’histoire du groupe depuis plus de vingt-cinq ans. Je fais partie de ceux-là.

Difficile de prononcer une ultime bafouille tant l’histoire d’un combo aussi légendaire est dense. « Inter Self », « Attitude », l’étrange « Kaiowas » et les légendaires « Refuse/Resist », « Arise », et le final Roots (soit 4 titres de Roots »viennent refermer ce chapitre. De racine il est question. Et pour mettre le dernier clou dans le cercueil, les frères Cavalera prévus le lendemain, ont été annulé. 

C’est donc fini. Seputlura raccroche là où tout avait commencé. En 1997, je suis allé voir la première date avec le « petit » nouveau, au Zénith (Green s’était essayé à la guitare à l’époque, sans grande conviction), ce dernier Hellfest boucle la boucle. Et de cette incarnation possède quelque chose de solennel, comme une fin de cycle. Derrick paraît ému (depuis mon poste d’observation à la barrière, j’ai vu les yeux mouillés du colosse) lorsqu’il s’adresse au public. Croisé quelques heures auparavant dans l’espace privé et disponible pour un selfie, il n’est plus seulement le chanteur d’un groupe mythique, mais un homme en train de refermer une immense parenthèse de sa vie et celle du métal. Ce concert devient donc historique. Comme l’a prononcé Derrick à la fin « Au revoir ».

Helloween, Mainstage 1

Kai Hansen, Michael Kiske et Andi Deris. Voilà ce qu’il se passe vocalement sur scène. Les allemands ( et un batteur suisse, que cela soit dit !) ne plaisantent pas avec la rigueur. 

Lorsque Kai Hansen entonne « Future World », je me retrouve projeté plusieurs décennies en arrière. Je revois mon ami de toujours, Anthony (avec des cheveux), le vinyle de Keeper of the Seven Keys Part I dans une main etune bonne cigarette brune dans l’autre. Une époque où l’on découvrait un groupe en tenant un objet entre ses mains. Voilà ce que je revois à cet instant.

Que comprend la génération full metalcore lorsque Kai Hansen lui demande de chanter Future World ? Peut-être exactement ce qu’il faut comprendre : un refrain, une énergie et la sensation momentanée d’appartenir à quelque chose de plus grand que le quand-à-soi (le quant-à-soi désigne le besoin de préserver un espace psychique personnel de l’intrusion d’autrui). Elle n’entend simplement pas la même chose que les vieux briscards auxquels j’appartiens ainsi qu’un certain brestois qui m’a donné envie d’écrire (Phil Lageat de Rock Hard, salut Phil !). J’ai toutefois observé que cette génération secouait la tête et passait un putain de bon moment. Et est-il possible de faire autrement à l’écoute d’« Eagle Fly Free » ?

Ce soir nous assistons à des moments historiques. Je sens le flambeau se passer et je trouve ça encourageant même si une partie de moi est nostalgique. 

Opeth maintsage 2

Opeth choisit la sobriété. Pantalon à pince, chapeau, chemise cintrée, humour pince sans rire. Et nouveau batteur extrêmement impressionnant : fin, rapide jazzy tout en possédant une sacré frappe. Le groupe n’a pas besoin de rappeler en permanence sa virtuosité, il l’incarne. Opeth, c’est la classe sans pousser. Mendez ressemble de plus en plus à tenancier de salle de poker avec son bouc et son chapeau!

L’alternance entre les composantes extrêmes et progressives donne une fluidité rare à l’ensemble.  le soleil est à son zénith : il est 20h00 et Waltteri Väyrynen nous envoie des coups de grosse caisse en pleine tête sans chercher à nous assommer ! Que c’est rusé.

Le dernier album est d’ailleurs particulièrement bien représenté, et ce n’est pas un mal : c’est sans doute l’une des meilleures choses sorties par Opeth depuis Heritage, qui était déjà, contrairement à ce qu’en disaient certains à l’époque, un excellent disque. Le groupe semble aujourd’hui avoir trouvé un équilibre plus naturel entre ses différentes périodes, sans avoir à choisir entre sophistication progressive, lourdeur et violence.

La pièce maîtresse de la soirée reste évidemment « Deliverance », morceau-fleuve dont la tension ne retombe jamais vraiment et dont le final, répétitif, hypnotique, conserve toujours une puissance assez sidérante en concert. J’ai beau le connaitre par coeur, il me retourne littéralement le cerveau à chaque fois qu’ils le jouent. Mais « The Drapery Falls » n’est pas loin derrière : l’un de ces morceaux qui résument à eux seuls toute la singularité d’Opeth, capable de passer de la délicatesse à l’écrasement sans que la transition ne paraisse artificielle. Bordel, quelle claque. 

Iron Maiden Mainstage 1

Préparez un coca frais, ça va être long. lorsque « Doctor Doctor » résonne : Iron Maiden entre dans le narratif avant même d’entrer sur scène. Le morceau de UFO annonce le moment où des dizaines de milliers de personnes cessent provisoirement d’être dispersées pour regarder dans la même direction.

Bruce Dickinson m’avait semblé moins en forme lors de la précédente apparition en 2024. En 2026, l’impression est inverse : plus affûté, plus mobile, physiquement et vocalement plus convaincant. Ses interventions en français ajoutent de la proximité, mais l’essentiel est ailleurs : Dickinson joue les morceaux et incarne ses personnages, transformant le concert en théâtre sans forcer.

De cinématographie, ll faut parler. Les séquences de « 22 Acacia Avenue », « Seventh Son of a Seventh Son » et surtout « Rime of the Ancient Mariner » deviennent des environnements narratifs voire poétiques. Les fantômes des marins donnent au dernier une dimension réellement inquiétante. Le numérique même un peu cringe, fonctionne parce que Dickinson continue d’habiter physiquement l’image.

Bon, parlons de l’éléphant dans le couloir tout de suite, qui reste le changement de batteur. Le nouveau venu, Simon Dawson, rejoue les parties de Nicko McBrain avec une fidélité remarquable. La différence porte moins sur la compétence que sur la frappe, le poids et le tempo. Ce n’est pas un léger ralentissement : c’est un sacré ralentissement. Curieusement, il met davantage en valeur les harmonies et les guitares. « Wasted Years » en fait les frais mais son jeu est absolument impeccable. 

J’ai ainsi l’impression d’assister à un Maiden revisité : immédiatement reconnaissable et pourtant différent. Les années passent et les concerts ne se ressemblent absolument pas. C’est peut-être ce qui empêche le groupe de devenir, lui aussi, comme Accept, une caricature de lui-même. Je suis extrêmement impressionné par la capacité de Jers à sautiller comme un cabri. Quelle forme alors que des gamins de 25 ans n’arrivent pas à tenir debout devant une mainstage pendant plus de 2 heures sans avoir avalé 2 cannettes de Monster. Ce soir Powerslave (1984), Seventh Son of a Seventh Son (1988), Killers (1981), The Number of the Beast (1982), Somewhere in Time (1986) sont les seuls représentants de la vierge de fer. C’est simple, à part fear of the Dark rien d’autre n’est joué à part la période 81-88. Je prends une putain de baffe. 

Maiden n’a pas pris une ride et si le très beau dossier de mes mentors du Rock Hard n°275 (mai 2026) m’avait foutu les larmes, ce soir, j’ai espoir de vivre encore quelques beaux moments en compagnie DU groupe qui a littéralement construit mon identité de métalleux, comme beaucoup de gens du public ce soir, vieux et jeunes. Appelons un chat un chat.

 (NDR : merci à Emmanuel Hennequin pour ce très bel échange autour de nos idoles et de cette question qui me hante littéralement: la passation du flambeau dans le métal a -elle déjà eu lieu ?!). 

Sabaton Mainstage 2

Sabaton pose toujours un petit problème aux amateurs de distinction musicale. Il est facile de considérer le groupe comme récurrent, évident ou légèrement ringard. Il est beaucoup plus difficile d’écrire des chansons dont les refrains fédèrent une foule entière dès les premières secondes. La popularité n’est pas nécessairement l’ennemie de la qualité ; elle peut aussi signaler une science de la composition que beaucoup de formations prétendument plus « modernes » ne possèdent tout simplement pas.

Et il faut être clair : Sabaton est devenu un gros groupe. Un très gros groupe. Je les ai vus à de nombreuses reprises, en Mainstage 1 et 2, presque chaque année ces derniers temps, jusqu’à cette édition désormais historique où ils avaient joué deux soirs de suite après l’annulation de Manowar. Joakim Brodén avait alors littéralement perdu sa voix. Plutôt que d’annuler à leur tour, les autres musiciens avaient pris le flambeau, notamment Tommy Johansson, également chanteur et guitariste de Majestica, avec cette voix plus claire, plus franchement heavy et beaucoup moins grognée que Broden. Le résultat était forcément particulier, mais remarquablement bien tenu. Cet épisode disait déjà quelque chose d’essentiel sur Sabaton : derrière l’énorme machine, il restait un groupe capable de se serrer les coudes.

La setlist de ce soir confirme justement l’ampleur prise par leur répertoire. « Ghost Division » ouvre immédiatement les hostilités, avant « Yamato », « The Red Baron », « The Last Stand », « Great War », « Stormtroopers », « Christmas Truce », « Soldier of Heaven » ou encore « Night Witches ». Les morceaux s’enchaînent comme autant de chapitres d’un grand livre d’histoire populaire, simplifié bien sûr, mais remarquablement digéré. Joakim Brodén ne se contente pas d’utiliser l’histoire comme un décor : il paraît littéralement obsédé par elle. Il lit, accumule les ouvrages, documente ses chansons, puis transforme cette masse d’informations en refrains immédiatement mémorisables. C’est une véritable faculté de synthèse.

Le très grand moment du concert arrive néanmoins avec « I, Emperor ». Un acteur entre en scène dans la peau de Napoléon, entonne « La Marseillaise », puis se met lui-même à chanter du Sabaton avec une voix légèrement rockée. La scène aurait pu sombrer dans le cringe. Elle devient au contraire un moment énorme lorsque l’acteur se fait prendre à son propre jeu : le public reprend « La Marseillaise » avec une puissance qui semble véritablement le surprendre. Son visage trahit presque un instant d’hésitation devant cette foule capable de couvrir la scène entière. Il était venu provoquer une réaction ; il se retrouve débordé par elle. C’était drôle et émouvant. 

L’autre grand moment est l’arrivée de six choristes, femmes et hommes, qui donnent soudain au une dimension supplémentaire à tout ça. Sabaton n’est alors plus seulement un groupe de heavy metal avec un char d’assaut au-dessus de la batterie et un mec habillé en treillis militaire : la scène prend une ampleur presque théâtrale, parfois même chorale au sens le plus littéral. Les voix ouvrent l’espace, épaississent les refrains et montrent que le groupe cherche encore à agrandir son vocabulaire scénique plutôt qu’à simplement reproduire le même concert d’une année sur l’autre.

« The Attack of the Dead Men », « Bismarck », « Hordes of Khan » et « Templars » prolongent cette logique de grand spectacle historique, avant que « Primo Victoria », « Swedish Pagans » et « To Hell and Back » ne ramènent le groupe vers ses hymnes les plus immédiatement fédérateurs. La production est devenue phénoménale : les écrans racontent, illustrent et incarnent les chansons, tandis que la batterie surplombée par cet énorme char d’assaut reste une image presque absurde de gigantisme parfaitement assumé.

Malgré tout, les membres de Sabaton ne donnent toujours pas l’impression d’avoir pris la grosse tête (Merci à Broden de m’avoir donné de si belles images!). Ils ont conservé la foi, l’énergie et cette forme d’enthousiasme presque enfantin pour les histoires qu’ils racontent. C’est peut-être cela qui les sauve du pur spectacle industriel. Tout est énorme, mais les types semblent encore croire à ce qu’ils font.

Je reste malgré tout un peu inquiet pour la suite : lorsque l’on est déjà arrivé à ce degré de gigantisme, comment monter encore d’un cran sans devenir prisonnier de sa propre production ? Sur le moment, la question paraît toutefois assez secondaire. Le concert est excellent, le public aussi, et les refrains partent comme des détonations. À la barrière, les effets pyrotechniques sont tellement proches que j’en ressors avec une sensation très concrète de ce grand spectacle historique : j’avais littéralement la peau qui sentait la merguez grillée. 

Je plaide coupable. Je suis incapable d’aller à ce splendide concert de The Gathering que j’aperçois, alors que je crève d’envie d’entendre la sublime voix d’Anneke qui est revenue au sein du combo Batave. Pour voyager loin, je dois ménager ma monture. Douche et dodo. 

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