Monday , 21 September 2026

Hellfest 2025 – 3ème journée : samedi 21 juin –

(Article et Photos : Emmanuel)

En ce samedi 21 juin, solstice d’été pour les uns, fête des voisins pour les autres, le soleil est à son zénith et votre serviteur accuse une sérieuse fatigue — la faute à un astre écrasant, à la veille déjà bien remplie et à une soirée tardive sur laquelle je ne m’appesantirai pas davantage.

Syk

Les Italiens de Syk pratiquent un death à la fois traditionnel et moderne, teinté d’ambiances black, voire très dark. Le son, à la fois brouillon et ultra carré, évoque un étrange hybride : quelque part entre Meshuggah pour les passages dissonants et Myrkur pour les moments lents et hurlés, portés par cette chanteuse qui combine avec audace robe de soirée (!) et cris démoniaques venus du cœur.

Si le jeu de scène reste plutôt statique, l’atmosphère, elle, est dense, sombre et oppressante. Il y a presque quelque chose d’avant-gardiste dans ces cris viscéraux et dans ce son, parfois à la frontière du post-metal, surmonté d’éléments death plus classiques. Pas facile d’entrer dans la danse à une heure aussi matinale.

Witch club satan

En voilà un groupe qui a ramené du monde. Difficile de dire si les Norvégiennes attireraient autant de public sans leurs gimmicks (toutes les musiciennes se produisent seins nus avec corpspaint blanc et tee shirt découpé à l’endroit précis de la poitrine) et un accoutrement pour le moins intrigant. Jugez plutôt : chapeau en laine orné de cornes, yeux noircis façon black metal, perruques noires effleurant le sol et sang ruisselant sur leurs corps.

Le combo a vu le jour récemment, en 2022, dans une école de théâtre. Si l’on sent le groupe attiré par l’occultisme et le black metal norvégien — le début du concert, glacial, m’a immédiatement évoqué un certain Mayhem — l’esthétique est parfaitement léchée : sorcellerie, symbolisme fort et brutal. C’est là qu’il se passe quelque chose d’intéressant ! Cette mise en scène dramatique, ce mélange de violence visuelle et de kitsch total — rituels sanguinolents, provocations, nudité — provoquent un malaise qui n’a rien de désagréable, le tout pris dans une dynamique intensément black.

Ceci étant posé, je peine à identifier les thèmes abordés par le groupe dans leur album récemment paru (dont je conseille le clip « You Wildflower », sorti en ce mois de juin : un objet à la fois fascinant et malaisant, tant par l’intention vocale que par les images !). Le trio y évoque des thématiques fortes : écologie, racisme, guerre, féminisme. Pas sûr cependant que ces messages aient été clairement perçus en cette fin de matinée par l’ensemble des festivaliers présents.

Sur le plan musical, les sonorités lentes et dissonantes suintent le Mayhem et le Darkthrone de la grande époque. Au-delà de la posture théâtrale – certes “distrayante” – des trois Norvégiennes, le chant extrême et la cadence mi-tempo happent peu à peu le public, jusqu’à provoquer une sorte de transe, notamment vers la fin du set, conclue par un slam (seins nus !) dans une foule qui, progressivement, semble être entrée dans la danse – macabre.
À revoir dans d’autres conditions : une petite configuration, le soir, et un peu moins de chaleur.

Conan

Un concert de Conan est toujours une expérience. Expérience que j’ai la chance de partager avec les gars de Tar Pond, un Marky écarlate (sûrement le soleil !) et un Stefano pieds nus, grillant en plein cagnard, sans lunettes ni casquette, tenant à la main un fumigène très chargé en vitamines — sur lequel j’ai le malheur de m’attarder quelques instants… pour le meilleur et pour le pire.

Que dire, sinon que Conan délivre une prestation d’une densité et d’une intensité extrêmes. Malgré une chaleur totalement indécente et une Valley blin-dée, le combo, qui signe ici son troisième passage sur cette même scène, offre un concert d’une qualité rare dont tout le monde se délecte. Le bûcheron John King assène ses coups de baguette comme autant de coups de marteau sur nos crânes, infligeant des dégâts inquiétants — et durables — sur ce qu’il peut rester de neurones un samedi à 16 h au Hellfest, sous 36 °C.

Cet après-midi, c’est le dernier-né qui est à l’honneur : « Foeman’s Flesh » et « Desolation Hexx » écrabouillent littéralement un public hirsute, hypnotisé, hagard, sous l’emprise totale d’un Jon Davis sombre, grave et habité, dont la voix semble jaillir, tout le set durant, tout droit des tréfonds de l’enfer.

Savatage

En voilà un moment d’anthologie.
Lorsque j’étais jeune ado, j’allais chiner des disques dans un petit magasin d’Yverdon qui vendait des pépites pour une poignée de cacahuètes. J’y avais acheté Streets (A Rock Opera) pour cinq balles. Le magasin a depuis été rasé pour laisser place à une agence d’assurance de jeunes cadors, ses anciens tenanciers sont morts et enterrés, et le prix du disque est devenu totalement indécent. Bref, une époque s’est éteinte.
Cet après-midi, j’ai pourtant retrouvé un peu de cette magie perdue — et, à en voir les yeux humides autour de moi, je n’étais pas le seul.

Depuis que Jon Oliva s’est retiré des affaires suite à son diagnostic de sclérose en plaques, les années glorieuses du groupe sont devenues presque mythiques. Les vidéos d’archives fleurissent, dès lors, sur Internet, célébrant cette figure totémique, démesurée, tragique. Mais sur scène aujourd’hui, c’est Zak Stevens qui reprend le flambeau avec une justesse et une humilité remarquables. Sa voix — ample, claire, vibrante — redonne vie à ces hymnes chargés d’émotion et d’histoire.

Ce concert est tout simplement fantastique. Tout fonctionne : le son, dense et limpide ; la setlist, qui équilibre puissance et nostalgie (Chance, Edge of Thorns, Hall of the Mountain King…) ; et cette ambiance bon enfant, presque fraternelle, entre musiciens et public. Il n’y a finalement pas tant de monde devant, mais ceux qui sont là le savent : ils assistent à quelque chose d’unique. Une célébration, autant qu’un adieu. Une étreinte entre passé et présent. 

Satchvai Band

Je ne vais pas m’appesantir cent-sept ans sur cette prestation. Guitariste du dimanche que je suis et geek devant l’éternel, je voulais voir cette triton à l’œuvre — c’est chose faite. Le groupe a envoyé du bois sec, et voir ce trio balancer des riffs aussi délicieux m’a franchement réchauffé le cœur. Pas sûr pour autant que cet avis soit partagé : autour de moi, certains semblent s’ennuyer copieusement devant cette débauche de shreds et de sweep tapings en cascade.

C’est pourtant un show de techniciens, un pur exercice de style à mi-chemin entre la démonstration et la jubilation. Là où d’autres groupes noient la virtuosité sous des couches de branlettes de manches, comme on dit, ici tout est clair, net, précis, presque clinique. Chaque note est millimétrée, chaque solo se justifie d’une façon confondante — trop, peut-être, pour un public venu chercher la sueur plus que la performance. On pense parfois à Animals as Leaders, ou encore à l’incroyable prestation l’an passé de Tim Henson de Polyphia bref, à ces musiciens qui repoussent les limites du possible mais perdent un peu de chair au passage.

Et pourtant, il y a une beauté : le son, massif mais lisible, déploie des paysages étranges : riffs labyrinthiques, montées harmoniques vertigineuses, un groove qui refuse le binaire et flirte avec la transe mathématique (oui monsieur !). On sent derrière tout ça des heures de travail, une discipline quasi ascétique. Pas de poses inutiles, pas de sourires forcés — juste la musique. Alors oui, c’est froid, parfois aride, mais c’est aussi brillant, au sens propre du terme. Pour ma part je ne me suis pas ennuyé, pas sur que tout le public présent a pu réellement savouré ce nectar de notes dans de telles conditions. 

Judas Priest

Année après année, concert après concert, festival après festival, une question me revient en mon fort intérieur — pour ne pas dire une angoisse latente : que restera-t-il de ces héros l’an prochain ?
Cette année 2025 ne nous aura pas épargnés (j’écris cette review en octobre 2025) : l’inénarrable Ozzy, Tomas Lindberg d’At the Gates, l’immense Brent Hinds de b, Les Binks, batteur historique et membre fondateur de Judas Priest, sans oublier Fredrik Lindgren d’Unleashed. Chaque disparition sonne comme un rappel brutal du temps qui passe, et chaque concert de Judas Priest prend, pour le spectateur des allures de testament.

Commençons par dire les termes d’entrée de jeu : oui, Rob Halford a pris un coup de vieux. Soixante-quatorze ans, tout de même. Mais quelle prestance, quelle dignité sur scène. Le dernier-né, Invincible Shield, est excellent — méchamment puissant, même — avec une production gigantesque qui enterre bien des disques de jeunes loups. Que cela soit dit.
Certes, les aigus sonnent parfois un peu poussifs, mais le reste fonctionne à merveille. La paire de guitaristes soutient Halford avec une solidité exemplaire, tandis que le taulier derrière les fûts martèle ses coups secs et précis comme au premier jour.

Et puis il y a ce « Painkiller », toujours aussi féroce, toujours aussi dévastateur. Les titres iconiques « Breaking the Law », l’inquiétant et possédé « A touch of Evil » sur lequel Halford démontre sa capacité de jouer « la » fameuse dernière note. Bien sur, le rappel : « Hell Bent For Leather », plus heavy tu meurs! et le « Living after Midnight » qui n’a pas pris une ride, car il faut le dire, le son est sublime et même sans arrangements 2025, ces titres restent très modernes. On sent que le groupe est porté par un Halford à la lutte mais qui ne faiblit pas à en juger cette prestation d’une très grande qualité. 

Le public, debout, poings levés, des gens pleurent à côté de moi, le public sait qu’il assiste à quelque chose d’irréversible : la gloire, la fatigue, la fin peut-être — mais aussi une fidélité rare entre un groupe et ceux qui l’aiment depuis un demi-siècle.

Scorpions

Je ne vais pas tourner autour du pot : ce concert m’a profondément attristé. Le gap depuis le dernier Hellfest est désormais évident, presque brutal. Ce soir, j’ai pris conscience d’un temps bientôt révolu, comme je l’écrivais pour Judas Priest. Après la séquence du Priest vieillissant mais toujours vaillant, le constat est un peu plus dur ici — beaucoup de volonté, de cœur, mais la mécanique vocale fatigue.

Klaus Meine fait ce qu’il peut, et il faut lui reconnaître un courage immense. Michael Schenker, lui, reste impérial : son jeu demeure précis, élégant, racé, et ses envolées rappellent à quel point ces hommes ont écrit une part essentielle de l’histoire du hard rock allemand (international aussi !). Les parties plus rock tiennent encore fièrement la route, dynamiques et solides, mais les passages vocaux harmoniques trahissent parfois une tension, un effort, un souffle qui s’épuise. Et que dire des images d’archives qui ne font que contraster ce fameux fossé entre hier et aujourd’hui. C’est dur. 

Et pourtant, malgré ces signes du temps, l’émotion est là, intacte. « Sen me an Angel » et « Wind of Change » arrivent sans problème à mettre les moqueurs ipon. 

Les parties rock demeurent intactes. Ainsi « Big Cite Night » et ces écrans géants donnent méchamment le change tandis que le final « Rock You Like a Hurricane » assène un bon coup de pieds dans les valseuses. 
Je perçois autour de moi quelques ricanements, des moqueries à peine voilées. Je me demande si ceux qui les lancent ont seulement conscience de ce qu’ils voient — de ce que cela signifie de se tenir encore debout, de chanter, de jouer, d’habiter une scène après des décennies. Il faut un courage hors norme pour continuer ainsi, quand la jeunesse s’éloigne et que le corps rappelle à l’ordre.

Oui, Scorpions appartient à une autre époque, mais cette époque a façonné tout ce que les plus jeunes écoutent aujourd’hui. Ce soir, c’était peut-être moins un concert qu’un hommage vivant — un acte de persistance, de transmission, et d’amour du métier. Et ça, moquerie ou non, ça force le respect.

Dream Theater 

S’il y a un concert attendu en ce samedi soir, c’est bien celui-ci. Le défi à relever est de taille : assurer la tête d’affiche de LA plus grosse journée du week-end, et mettre les points sur les “i” (et les barres sur les “t”) depuis le grand retour de l’immense Mike Portnoy.

Commençons par dire que James LaBrie abat un travail remarquable. Le Canadien est en très grande forme vocalement — ce qui, disons-le, n’a pas toujours été le cas. Les hostilités s’ouvrent sur un Night Terror du plus bel effet : son massif, mise en place impeccable, musiciens au sommet. Le combo semble avoir gagné en sagesse — et je ne parle pas ici seulement de la barbe biblique de Petrucci ni du look de “Gandalf du prog” arboré par Jordan Rudess.

L’inquiétant Strange Déjà-Vu me replonge instantanément dans mon adolescence, et les choses ne font que s’intensifier. Fatal Tragedy, avec ses riffs à la fois lyriques et mélodiques, condense à lui seul toute la cohésion du groupe et ses racines solides : King Crimson, Pink Floyd, Metallica en filigrane. Portnoy joue littéralement à domicile, et c’est comme s’il n’était jamais parti : précision chirurgicale, puissance et complicité retrouvée.

Le triptyque final — Peruvian Skies, As I Am et Pull Me Under — vient clouer le dernier clou d’un spectacle efficace, puissant, incarné, où chaque musicien semble reconnecté à l’essence même de Dream Theater.


Une heure et demie d’orfèvrerie sonore, entre virtuosité et émotion brute. Mon meilleur concert de Dream Theater depuis vingt-cinq ans. Rien que ça.

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