Monday , 21 September 2026

HELLFEST 2026 – DIMANCHE 21 JUIN – Les choix impossibles.

Le dimanche a toujours une saveur particulière. Les jambes sont lourdes, les mollets ressemblent à deux poutrelles IPN et le cerveau commence sérieusement à disjoncter. Pourtant, la journée démarre avec une un public déterminée comme jamais qui a pris possession des lieux. Les fans de Bad Omens sont déjà là, parfois depuis le matin avec les mains agrippées à la barrière comme si leur vie en dépendait. Pour certains, la journée va durer plus de quatorze heures. Et ne critiquons pas ce choix : tout le monde fait bien ce qu’il veut (Spoiler : pour avoir ma place les 2 mains sur la barrière à Pantera, il y a 3 ans, j’ai campé près de 10 heures devant la Mainstage !)

Entre les bouteilles d’eau, les sandwichs écrasés au fond des sacs, les regards livides et les cheveux  coiffés à la matraque, on comprend vite que la patience est devenue une discipline olympique.

Le problème, c’est que le programme du Hellfest est d’une cruauté presque sadique. Personnellement j’aime tout. Comment choisir entre le retour historique d’Acid Bath, Down, Bad Omens, Marduk ou Mayhem ? Les organisateurs n’ont pas seulement construit une affiche : ils ont organisé une succession de dilemmes existentiels. À moins de posséder le don d’ubiquité, il fallait forcément renoncer à quelque chose. C’est d’ailleurs une des grandes leçons du Hellfest : on ne voit jamais exactement le festival qu’on avait prévu. On voit celui que ses jambes, sa fatigue, ses obsessions et ses mauvais choix acceptent encore de vous laisser vivre. Retenez bien ça pour la suite. 

De nouveau, très difficile de profiter des activités annexes si on veut se positionner convenablement pour les concerts, faire de jolies photos et tutti cuenti. 

Sublime Cadaveric Decomposition

Il y a des groupes qui ne cherchent pas à séduire. Les Français arrivent, branchent les amplis et décident de pulvériser le peu de neurones encore fonctionnels d’un public qui accuse déjà trois jours de festival. Pas de pose inutile. Pas de décor hollywoodien. Pas de long discours pour expliquer la démarche. Juste du grind et les emmerdes qui vont avec. J’ai vu ce groupe je ne sais combien de fois lorsque j’habitais en région parisienne, dans des caves et des bars. 15 ans plus tard, le galères sont les mêmes : l’ampli de guitare a décidé de lâcher sous la chaleur et pour trouver une solution qui finira par arriver finalement assez vite, le temps parait bien long pour les parisiens. 

Le public n’en n’a cure et sous l’Altar, tout le monde semble avoir oublié qu’il fait plus de trente cinq degrés à l’ombre. C’est souvent là que le Hellfest est le plus juste : quand un groupe refuse de transformer ses galères en énergie négatives (je me souviens de Joakim qui perdait sa voix juste après « ghost division » en tant que tête d’affiche en 2022) en posture et se contente de faire le travail. 

La guitare qui râpe, une batterie qui bastonne comme à Chicago, une voix qui semble sortie d’un abattoir mal ventilé. Une excellente manière de rappeler qu’en matière de violence sonore, la France n’a décidément pas de leçons à recevoir.

Thy Light

Retour sous la Temple pour tout autre chose. Le contraste est saisissant. Après les rafales de blasts, place à une musique qui semble ralentir le temps. Les Brésiliens déploient un depressive black metal mélancolique qui prend aux tripes. Sur setlist.fm, leur passage est résumé autour de quatre titres : « Infinite Stars thereof », « A Crawling Worm in a World of Lies », « From Where Silence Calls » et « In My Last Mourning… ». Cela suffit presque à décrire l’atmosphère avant même d’avoir entendu une note.

Il règne presque un silence religieux entre les morceaux. Même les discussions s’espacent. La chaleur écrase tout, donnant à cette musique une dimension encore plus irréelle. Ce n’est pas un concert qui vient chercher l’adhésion immédiate. Il faut accepter de descendre, de ralentir, de laisser les morceaux s’installer. Pendant quelques minutes, le Hellfest cesse d’être une fourmilière. Il devient une chambre obscure. Une parenthèse suspendue au milieu d’une journée pourtant infernale.

President

Voilà probablement l’une des curiosités de cette édition. Beaucoup de monde est venu autant pour découvrir que pour comprendre. Le mystère entretenu autour du groupe fonctionne à plein régime et la Mainstage se remplit rapidement. Il y a quelque chose de très contemporain dans cette apparition : l’identité devient presque une partie de la musique, ou du moins de sa réception. On ne vient pas seulement écouter President. On vient vérifier si le buzz tient debout.

La setlist déroule « Fearless », « Dionysus », « DOOM LOOP », « RAGE », « Angel Wings », « Conclave », « Mercy », « Destroy Me » et « In the Name of the Father ». Le vocabulaire est déjà tout un programme : peur, rituel, rage, miséricorde, destruction, père. On sent que le groupe sait parfaitement dans quelle imagerie il met les pieds.

Est-ce que cela m’a totalement convaincu ? Oui mais… pas en pleins cagnard à cette heure-ci. Á revoir le soir impérativement et avec moins de soleil. Punaise, j’avais beaucoup d’empathie pour le président qui semblait avoir chaud…

Le concert fait le travail, les morceaux tiennent, l’imagerie fonctionne, mais je ne suis pas certain que la musique survive encore pleinement au dispositif qui l’entoure. Pour l’instant, le mystère est presque plus puissant que les chansons. Ce n’est pas forcément un défaut : beaucoup de groupes commencent par une image avant de trouver leur poids réel. Mais il faudra voir ce qu’il reste quand le masque ne suffira plus à produire l’événement.

Black Veil Brides

Je vais être parfaitement honnête : entre Black Veil Brides et Bad Omens, cette journée est officiellement placée sous le signe des beaux gosses. Andy Biersack débarque avec son éternel chewing-gum bleu vissé au coin de la bouche, comme si mâcher nonchalamment relevait désormais de la performance scénique. Il y a quelque chose d’agaçant. Et de parfaitement maîtrisé.

Mais ce serait trop facile de réduire Black Veil Brides à une affaire de brushing gothique et de mâchoire photogénique. Le groupe a une vraie science du refrain. « Knives and Pens » fonctionne encore parce qu’il condense toute une adolescence eyeliner, MySpace et colère romantique. « Rebel Love Song » garde cette dimension immédiate, presque naïve, mais terriblement efficace.

« Faithless », « The Legacy » et « In the End » viennent rappeler que le groupe sait construire une dramaturgie simple, frontale, calibrée pour les grandes scènes. La setlist Hellfest comprenait notamment « Knives and Pens », « Bleeders », « Hallelujah », « Vindicate », « Certainty », « Rebel Love Song », « Revenger », « Faithless », « The Legacy » et « In the End ».

Est ce le groupe le plus dangereux du week-end ? Non. Le plus aventureux ? Non mais il y a un mais  :  la machine est redoutablement professionnelle. Les refrains fonctionnent, le public chante, les téléphones se lèvent par centaines. On sent que cette génération possède désormais ses propres héros. Et il faut toujours se méfier du vieux réflexe consistant à mépriser les héros des autres simplement parce qu’ils ne sont pas les nôtres.

Three Days Grace

Les Canadiens au southern rock burné et mélodique ne cherchent plus à prouver quoi que ce soit. Ils empilent les tubes avec un savoir-faire désarmant. « Animal I Have Become », « I Am Machine », « Time of Dying », « I Hate Everything About You », « Never Too Late » ou « Riot » : il suffit de citer les titres pour comprendre pourquoi une Mainstage entière répond aussi vite. La setlist Hellfest ajoute aussi « Dominate », « Mayday » ou encore « Painkiller ».

C’est propre et efficace. Peut-être trop pour certains dirons les raleurs mais bordel, 4 jours que la qualité sonore et scénique ainsi que la diversité sont au rendez-vous (Y compris le mini troll Limp Bizkit, a fait un très bon boulot, en allant de nouveau à contre courant de tout ce qui était attendu, comme d’habitude, et c’est tant mieux. Les gens aiment détester Fred Durst !).

Three Days Grace possède une qualité rare : le groupe sait écrire des morceaux qui donnent l’impression d’avoir toujours existé. Ecoutez « Never Too Late » pour vous en convaincre et essayez de ne pas résister à ce refrain que vous avez toujours entendus ! Admettez-le!

A ceux qui râlent qu’on est pas dans la prise de risque et que le confidentiel et le « true metal » leur manque, je vous attends sous la Temple à 23h00 ! Petit rappel : le groupe enregistre près de 30 d’existence, je lache ça ici pour certains normy, un certain BMTH est là depuis Près de…22 ans également). Bref, les tubes sont robustes et perso je kiffe retrouver ces mélodies entrainantes qui m’ont accompagné ces 20 dernières années. Comme on dit chez nous : « ya pas de miracle ». Si t’es encore là 30 ans après c’est que tu fais du bon travail. Dont acte.

Ce genre de concert peut paraître secondaire sur le papier. En réalité, il est essentiel dans une journée de festival. Il remet le public dans l’axe. Il recrée de l’énergie sans demander trop d’effort intellectuel. Ce dimanche a une classe extraordinaire, qu’on se le dise. 

Pennywise

Quel bonheur de voir un groupe qui n’a toujours rien perdu de sa capacité à faire bouger une foule. Les Californiens débarquent sans chichi, avec leur punk rock droit au but, et rappellent que parfois trois accords suffisent largement à rendre les gens heureux.

« Peaceful Day », « Straight Ahead », « Wouldn’t It Be Nice », « Same Old Story », « My Own Country », « The World », « Fuck Authority », puis les reprises de « Do What You Want » de Bad Religion, « Fight for Your Right » des Beastie Boys et « Stand by Me » de Ben E. King avant « Bro Hymn » : rien que la liste donne envie de vérifier si ses genoux tiennent encore.

Les circle pits repartent de plus belle, les épaules se percutent, les doc martens taille 46 ainsi que les cuisses de buffles défilent sur nos visages brûlés mais mais mais les sourires sont là! The show must go on. 

Pendant quelques minutes, la fatigue disparaît complètement. Les types qui grimacent depuis le matin retrouvent soudain vingt ans malgré la calvitie et la barbe poivre et sel. C’est aussi simple que ça. Pennywise réactive un plaisir très ancien et immédiat, la foule saute ensemble, sans calcul, sans second degré, sans besoin d’explication.

Il est temps d’une pause et de faire le point sur les groupes que je n’ai pas pu voir et ceux que je ne pourrais pas voir. Les loupés. Acid Bath, Down, Point Mort, Bad Omens dont Je n’ai entendu que du bien avec une scénographie ) couper le souffle. 

Marduk

Je les avais trouvés relativement froids lors de leur précédent passage au Hellfest. Cette fois, plus question de parler de distance. Les Suédois sont venus pour écraser tout ce qui bouge.

La setlist ne laisse d’ailleurs aucune place au répit : « Werwolf », « Baptism by Fire », « Sulphur Souls », « Materialized in Stone », « Cold Mouth Prayer », « Wartheland », « The Hangman of Prague », « Shovel Beats Sceptre », « Infernal Eternal », « The Blond Beast », « Throne of Rats », « Panzer Division Marduk », « Wolves ».

Et quel rouleau compresseur. Simon Schilling est tout simplement inhumain. Je pèse mes mots. Ce type ne joue pas de la batterie ; il pratique une forme de démolition industrielle à coups de double grosse caisse. Ce n’est même plus de la vitesse. C’est une mécanique. Les coups tombent avec une régularité tellement sèche qu’on finit par oublier qu’il y a un être humain derrière le kit.

Le niveau sonore est proprement indécent. J’adore. Tout vibre : les côtes, le sternum, les tympans, les derniers restes de lucidité. J’avais déjà pris quelques gifles sonores dans cette Temple, mais celle-ci mérite largement sa place parmi les plus belles. Pas une démonstration gratuite de vitesse, pas un concours de brutalité pour adolescent attardé : une violence noire, droite, maîtrisée, avec cette sensation rare que le groupe ne force jamais son autorité. Il l’impose.

Mayhem

Je ne surprendrais personne en disant que Mayhem n’a pas toujours été bon ces dernières années. J’ai souvent trouvé leurs précédentes prestations étonnamment moyennes au regard du statut quasi mythologique du groupe. Avec ce type de formation : la légende arrive avant la musique, et le concert doit se battre contre son propre monument.

Ce soir, en revanche, la barre est placée très haut. Le groupe ouvre avec « Realm of Endless Misery », puis enchaîne notamment « Buried by Time and Dust », et le lugubre « Life Is a Corpse You Drag », l’inénarrable « Ancient Skin », et la posture d’un Attila psychotique qui parle à un crâne, tout en étant vêtu comme un pape tout droit sorti de l’asile. La scène est assez angoissante.

L’un des challengers à la fin du show me confiera avoir été très mal à l’aise avec ces hurlements et cette posture. Qu’on se le dise, les séquences cinématographiques qui se déplient derrière la scène sont malaisantes au dernier degré : entre les portraits hilares d’un Varg Vikernes dont on connait le rôle dans le narratif du groupe et les photos d’un Dead littéralement cadavérique et livide rajoute de la légende à la légende sous nos yeux.

Difficile de faire plus clair : Mayhem est venu embrasser toute sa propre histoire, des fondations jusqu’aux strates plus récentes.

Attila est habité sans sombrer dans la caricature. C’est peut-être ce qui change tout. Il ne singe pas le mal. Il l’installe. La scénographie reste sobre mais terriblement efficace, le paire de guitariste ne donnent pas un seul sourire, le groupe retrouve cette froideur inquiétante qui faisait parfois défaut les années précédentes. Le son est massif, les riffs tranchent et cette noirceur organique qui a fait entrer le groupe dans l’histoire habite cette dernière soirée.

« Psywar », « To Daimonion », « View From Nihil », « Freezing Moon » en rajoutent une louche et Hellhammer abat un travail titanesque. Quel putain de batteur : fin et technique, créatif sans concession. C’est une leçon d’art moderne qui se déroule sous nos yeux.

Comme j’en parlais avec l’équipe de Rock Hard France, ce soir Mayhem a donné son meilleur concert depuis des lustres.

Toute la mythologie se condense en quelques minutes. Mayhem n’a pas simplement récité son patrimoine. Le groupe l’a rendu à nouveau menaçant : sombre et inquiétant. Le groupe redevient donc intéressant. Ce concert réconcilie enfin la légende et la réalité. Une conclusion idéale. Le moment “waou” de ce Helfest 2026, a eu lieu.

Conclusion

Il est minuit. Les lumières commencent à s’éteindre doucement. Les derniers festivaliers quittent les scènes avec cette démarche si particulière, mélange de fatigue absolue et de satisfaction incrédule. Les mollets sont détruits, les oreilles sifflent encore, et nous ne sentons pas très bon.

Dans quelques heures, Clisson retrouvera son calme. Nous, il nous restera les souvenirs, quelques courbatures, des arbitrages encore discutables et cette impression étrange d’avoir raté la moitié du festival tout en en ayant déjà trop vu.

C’est peut-être ça, le Hellfest. Une addition de frustrations magnifiques. On peste contre les clashs, on promet qu’on s’organisera mieux l’année suivante, on jure qu’on boira plus d’eau, qu’on dormira davantage, qu’on fera des choix raisonnables. Puis on sait très bien qu’on recommencera exactement pareil.

Sur la route du retour, une seule question revient, absurde et parfaitement sérieuse : comment attendre douze mois avant de remettre les pieds dans ce chaos magnifique ?

Salutations amicales à François Blanc, Emmanuel Hennequin et Phil Lageat de Rock Hard France. J’ai encore passé un excellent moment en votre compagnie.

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