vendredi , 21 septembre 2018
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Leonard Cohen

Greatest Hits - Déchronologie

Label: Sony Music


Pour ce nouvel épisode de Déchronologie, voici le Greatest Hits de Leonard Cohen, qu’on ne présente plus. Notre érudit Crocodile Duffy dissèque cet objet, version actualisée du Best Of sorti 24 ans auparavant…

 

Leonard Cohen est certainement l’un des personnages les plus atypiques de l’histoire du rock. Oui je sais on dit ça souvent à propos de pas mal d’artistes, mais là c’est vrai. Ayant débuté sa carrière comme écrivain et poète, il a finalement, après avoir sorti nombre de livres, enregistré son premier album, SONGS OF LEONARD COHEN, en 1967, à un âge (33 ans) où la plupart de ses collègues des années 60 étaient soit morts (Brian Jones, Jimi Hendrix…), soit déjà grabataires et radoteurs (Pete Townshend…), soit le cerveau transformé en fromage blanc par l’abus d’acide (Syd Barrett, Brian Wilson…), et il est devenu le chantre d’une sorte de folk austère et souvent magnifique avant de développer comme tant d’autres une musique beaucoup plus électronique des années 80 jusqu’à aujourd’hui. Cette compilation qui sort aujourd’hui n’est en fait rien d’autre qu’une version actualisée de son BEST OF de 1975 (d’ailleurs la photo de la pochette de l’époque est reproduite dans ce CD), mais avec donc un changement de taille : THE BEST OF couvrait tous les albums du Canadien jusqu’à NEW SKIN FOR THE OLD CEREMONY (1974), alors que ce GREATEST HITS va jusqu’à TEN NEW SONGS (2001). C’est un changement de taille mais est-ce réellement une amélioration, sachant que les meilleurs albums de Leonard Cohen sont ceux du début de sa carrière ? C’est là toute la problématique de cette compilation.

 

Le chantre d’une sorte de folk austère et souvent magnifique

 

Ce GREATEST HITS (titre ironique je l’imagine, dans la mesure où Leonard Cohen n’a jamais eu de hit de sa vie, c’était ses albums qui marchaient) s’ouvre donc sur trois chansons extraites du premier disque de 1967, SONGS OF LEONARD COHEN. Pour être honnête, il me faut reconnaître que cela faisait des années que je n’avais plus écouté Leonard Cohen, mais force m’est de constater que sa musique me fait toujours le même effet. Malgré leur production typiquement sixties, « Suzanne » (une des plus belles chansons enregistrées sur cette planète), « So Long, Marianne » et son ambiance de fête, et « Sisters of Mercy » n’ont quasiment pas pris une ride et sont toujours aussi fortes. A l’époque, Leonard Cohen voulait les enregistrer juste avec sa voix et sa guitare, et c’est le producteur John Simon qui a insisté pour rajouter les violons sur « Suzanne », les chœurs féminins sur « So Long, Marianne », le petit accordéon sur « Sisters of Mercy » (ainsi que toutes les autres menues fioritures enjolivant le reste de l’album), et plus de quarante ans plus tard on ne peut que remercier sa clairvoyance. Suit la très austère « Famous Blue Raincoat », extraite de SONGS OF LOVE AND HATE (1970), qui est, au choix suivant votre humeur, une chanson sublimissime ou la bande-son parfaite d’un suicide, et c’est là que survient le problème principal de cette compilation. Alors que les derniers accords mélancoliques de « Famous Blue Raincoat » se sont à peine dissolus, surgissent les programmations électroniques eighties de « Everybody Knows », chanson extraite d’I’M YOUR MAN, l’album du grand retour de Leonard en 1988.

 

Leonard Cohen n’a jamais eu de hit de sa vie, c’était ses albums qui marchaient

 

Dire que cet enchaînement « Famous Blue Raincoat » / « Everybody Knows » fait mal aux oreilles est un euphémisme, à tel point même qu’on se demande (parce que ce n’est pas la première fois qu’un artiste se voit honoré d’une compilation dont les titres sont placés dans un désordre chronologique total), à tel point qu’on se demande donc si les gens qui, dans les maisons de disques, décident de l’ordre des chansons écoutent réellement ce que ça donne une fois que le pressage du CD est fait… Pas qu’« Everybody Knows » soit une mauvaise chanson d’ailleurs, loin de là, mais simplement le passage entre le folk des débuts et la production plus récente de Leonard Cohen, majoritairement électronique et sur laquelle à la vérité il parle plus qu’il ne chante d’une voix devenue soudainement très, très grave, est quand même très violent. Et ce passage est d’ailleurs d’autant plus violent qu’il recommence deux chansons plus loin, mais dans le sens inverse puisque s’enchaînent « Waiting For The Miracle » (le meilleur morceau de son album de 1992) et « Who By Fire » de 1974. Ouch.

 

 

 

 

On enchaîne avec « Chelsea Hotel n°2 », « Hey, That’s No Way To Say Goodbye » (chanson magnifique du premier album mais qui est une quasi-photocopie de « Suzanne ») et « Bird On The Wire », peut-être le plus beau morceau jamais écrit par Leonard Cohen, repris par la Terre entière et figurant sur son second album, SONGS FROM A ROOM. Et c’est là qu’on arrive au second problème de taille de cette compilation : à partir de là, on n’a plus le droit qu’à des chansons enregistrées entre 1984 et 2001. Ce qui, si l’on fait les comptes, nous donne neuf chansons (sur un total de dix-sept) qui sont des chansons ‘récentes’. Alors attention, dans ces morceaux récents, il y en a des très bons, « A Thousand Kisses Deep », « I’m Your Man », ou la version originale d’« Hallelujah », qui surprendra sûrement ceux qui ne connaissent que la reprise de Jeff Buckley. Bon il y en a aussi des beaucoup moins bons comme « The Future » (qui sonne exactement comme du… Chris Réa !) ou l’electro-pop « First We Take Manhattan » auquel je ne me ferai sûrement jamais. Mais malgré tout, neuf chansons récentes quand il n’y en a qu’une seule extraite de SONGS FROM A ROOM (1969) et une seule également de SONGS OF LOVE AND HATE (1970), c’est, comment dire, assez discutable. Imagine-t-on une compilation de Michael Jackson avec neuf extraits de BLOOD ON THE DANCE FLOOR et INVINCIBLE, et à côté de ça une seule chanson tirée de THRILLER et une de BAD ? Evidemment non (au passage, je file cent balles à celui qui, dans toute l’histoire du journalisme rock, a déjà lu un article faisant une comparaison entre Leonard Cohen et Michael Jackson…).

 

Cette compilation n’est peut-être pas le meilleur moyen de découvrir sa musique

 

Quelle conclusion donc tirer de tout cela ? Eh bien que Leonard Cohen est un artiste majeur, que tout fan de rock au sens large du terme se doit de connaître. Moins révolutionnaire que Bob Dylan, moins British que Nick Drake, moins frivole que Donovan, le Canadien n’en a pas moins écrit un paquet de chansons absolument sublimes, et au moins trois albums (les trois premiers) qui sont indispensables à toute discothèque personnelle digne de ce nom. Leonard Cohen est donc un artiste majeur, oui mais voilà, cette compilation n’est peut-être pas le meilleur moyen de découvrir sa musique. A la limite, en dehors du BEST OF de 1975, je recommanderais plutôt carrément d’acheter le premier album, SONGS OF LEONARD COHEN, d’autant que les albums du Canadien sont en grande partie des albums d’ambiance, des albums où les chansons forment un tout indissociable (ce qui fait qu’écouter par exemple « Hey, That’s No Way To Say Goodbye » au milieu de ce GREATEST HITS, ce n’est sûrement pas la même chose que de l’écouter au milieu de son album d’origine). Pour tout dire, au final, je recommanderai cette compilation en premier lieu à ceux qui connaissent déjà le Leonard Cohen ‘classique’ et qui voudraient en savoir plus sur son œuvre récente…


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